Grand Orient

P hilippe se rend rue Salomon, dans le XXe arrondissement de la capitale, là où loge le triangle bleu, un groupe de francs-maçons. Dès son arrivée, une hôtesse lui bande les yeux. Commence alors une attente prolongée. La désorganisation se révèle palpable : le vénérable est en retard, il manque d’épées et de chaises, puis il y a les muffins qui risquent de sécher. Cette première étape passée, l'initié fréquente pendant quelques années la célébrissime association. Les temps sont durs pour une entreprise dont l’aura s’étiole.

Sous le pseudonyme de Jérôme Denis se cache un professeur parisien membre de la confrérie. À travers les anecdotes et avec un humour pince-sans-rire, l’auteur présente cette assemblée tenant davantage du club privé que du regroupement d’individus puissants manipulant en douce tous les gouvernements de la Terre. Les sociétaires sont des personnes ordinaires, certaines espèrent y trouver un ascenseur social, d’autres un peu de compagnie ou encore un pouvoir qu’ils n’ont pas dans la vie. Ils sont certes ridicules, mais ils demeurent aussi profondément humains. Le regard porté par le scénariste se veut d’ailleurs plus tendre que moqueur.

L’album est construit comme une pièce de théâtre avec huis clos et longs échanges souvent très efficaces. Abordant l’initiation et les relations entre les loges, les deux premiers actes apparaissent riches d’enseignement. La troisième partie explore pour sa part les liens entretenus entre la franc-maçonnerie et la société ; sans être inintéressante, elle conduit à une conclusion fleur bleue et décevante. Pour tout dire, il y a vingt planches de trop dans cette bande dessinée qui aurait pu s’arrêter lorsqu’un ancien adhérent, devenu ministre, déclare : « Je ne veux pas connaître le contenu de votre document. Il y a le mot maçonnique dans le titre, ça suffit à le déconsidérer. »

Pour illustrer les enjeux, Alexandre Franc a recours, avec justesse, à un dessin semi-caricatural. Les personnages sont rapidement exécutés et leur jeu se montre du reste approximatif, tellement qu’il est à l’occasion difficile de déterminer si une réplique est ironique ou pas. Les décors sont généralement minimalistes, des arrière-plans plus généreux et loquaces auraient pu contribuer à limiter les dialogues parfois abondants ; en fait, certaines pages donnent le vertige tellement elles sont envahies par les bulles.

Un livre sympathique et facétieux qui apporte un éclairage nouveau sur une organisation entourée de mystère.

Moyenne des chroniqueurs
7.0