Paracuellos Paracuellos 2

i l aura fallu 40 ans à Carlos Giménez pour en finir avec son évocation de l'Espagne franquiste.
Il réalise les premières planches de Paracuellos en 1976. Hésitant sur la forme à appliquer, il se décide pour le format le plus commun à l'époque : le récit court en deux planches. Mais il doit alors multiplier les cases pour pouvoir composer un récit cohérent, au risque de désarçonner le lecteur. Il espère que son travail intéressera la presse espagnole, qui passe son tour. C'est alors qu'un certain Marcel Gotlib découvre la série et la publie chez Fluide Glacial. Le succès est immédiat. Le premier tome est même primé à Angoulême en 1981. La série est alors redécouverte dans son pays d'origine.

Paracuellos est-il un récit autobiographique ? Pas vraiment. S'il est au départ essentiellement nourri des souvenirs de son auteur et que l'un des gamins représente une transposition de lui-même, cette évocation de la vie dans les internats est vite enrichie par les souvenirs que les lecteurs partagent avec lui. S'ajouteront ensuite d'autres séries qui exploreront la vie après le retour à la ville (Barrio), puis l'entrée dans l'âge adulte et les débuts dans le monde de la bande dessinée (Les professionnels). En 1999, Giménez décide de reprendre sa chronique de la vie des pensionnaires dans ces foyers. Il réalise quatre nouveaux albums, qui seront repris en français dans l'intégrale de 2010. Il se plongera enfin dans ces Temps Mauvais de la Guerre d'Espagne pour compléter sa fresque. Mais il lui restait encore des choses à dire sur Paracuellos.

Au début, devant l'urgence de raconter, il s'était focalisé sur les mauvais traitements. Ensuite, l'accent est mis sur des faits, des anecdotes, les effets dévastateurs de la religion et de la discipline. Il n'avait jusqu'alors que peu exploré la sphère des sentiments, les relations complexes qui se nouaient entre les enfants. Il n'avait aussi évoqué que superficiellement le spectre de l'absence, les fratries séparées et le déchirement du manque des mamans. Le titre du dernier livre rend un hommage vibrant à ces dernières : Ce n'est pas la faute des mamans. Ces notions sont centrales dans les deux derniers tomes qu'il réalise en 2016. Il en profite également pour rendre aussi hommage à personnage exceptionnel: Pepe Molina, surnommé "l'Homme du Cinéma", qui a consacré sa vie à apporter un peu de joie dans les foyers, organisant des projections de cinéma et de multiples animations.

Avec cette deuxième intégrale, Carlos Giménez conclut un travail magnifique et nécessaire. Il n'y a pas grand chose à ajouter qui n'a pas déjà été dit. Paracuellos fait partie des bandes dessinées indispensables de ces quarante dernières années. Elle alterne séquences touchantes, drôles et révoltantes. Elle témoigne d'une maltraitance organisée. À près de 80 ans, Giménez devait apporter sa pierre à l'édifice de la mémoire. Mais avant d'apposer le mot "fin", il exprime clairement le fond de sa pensée sur cette période. Il lui suffit d'un phylactère et d'une phrase terrible prononcée par un enfant.

Ces quelques mots claquent avec une violence terrible: "Je ne comprendrai pas".

Moyenne des chroniqueurs
9.0