Flesh Empire

B ienvenue à Singularity ! Dans cette ville ultra-connectée, les résidents bénéficient de l'immortalité numérique. Chaque conscience est stockée dans une vaste banque de données, l'affranchissant de toute contrainte physique. Le corps n'est plus qu'un vaisseau inutile. Seul le "moi" numérique importe. Mais à tout moment, le tout-puissant sénat, qui contrôle Singularity, peut déconnecter la mémoire des résidents, effaçant leur existence. De plus, l'inquiétude monte face aux rumeurs alarmantes faisant état de problèmes de surcharge des serveurs-mémoires. C'est dans ce contexte potentiellement explosif que Ray Zimov développe une invention révolutionnaire: la chair.

Yann Legendre signe avec Flesh Empire un récit de science-fiction plus original qu'il n'y paraît. Il aborde le transhumanisme à rebours, imaginant non pas le corps altéré par la technologie, mais le retour d'une composante organique dans un corps que l'on suppose entièrement synthétique. Alors que les préoccupations actuelles tournent davantage autour de la prise de contrôle numérique, c'est en filigrane une perte de contrôle sociale qui apparaît.

Cette inversion du schéma habituel s'accompagne d'une approche visuelle très réfléchie. Yann Legendre intègre de nombreux éléments graphiques dans son dessin : effets kaléidoscopiques, structures escheriennes, effets miroirs, utilisations de trames, chevauchements de motifs géométriques... tout concourt à produire un sentiment de froideur et de déshumanisation. L'album est traversé d'une ambiance mortifère opposant la fuite en avant d'une partie de la population vers une immortalité virtuelle et la recherche effrénée de sensations pour ceux qui expérimentent la chair.

Le graphisme évoque plutôt le travail de Chantal Montellier ou le style élégant de Walter Minus. Les planches, très travaillées, possèdent un charme rétro-futuriste assez agréable. En plus d'une esthétique qui évoque les années Métal, le livre s'accompagne d'une bande originale accessible via un QR code. Les titres de Richard Pinhas sonnent également comme de la musique électronique vintage.

La bande dessinée de Yann Legendre apparaît étrangement hors du temps et de l'espace, comme si à force de s'affranchir du corps organique, le monde de Singularity s'était aussi affranchi du monde physique. Flesh Empire détonne vraiment dans la production actuelle, osant un parti-pris très fort. C'est assez rare pour être salué.

Moyenne des chroniqueurs
6.5