Les indes Fourbes Les Indes Fourbes

D ans Les Indes fourbes, Alain Ayroles poursuit les péripéties du héros narrées dans L’histoire de la vie de l’aventurier don Pablos de Ségovie, vagabond exemplaire et miroir des filous, un récit picaresque de Francisco de Quevedo publié en 1626. Ce dernier promettait un second volet qui n’est jamais venu. L’oubli est désormais réparé.

Dès son plus jeune âge, Pablos a reçu un sage conseil de son père : « Tu ne travailleras point ». Mais quand on naît gueux, respecter la consigne familiale relève du défi. Il faut mendier, mentir, voler, tricher et trahir. Et, le cas échéant, assumer que ces agissements puissent favoriser les inimitiés. À la suite d’une de ces embrouilles qui a particulièrement mal tourné, le chenapan découvre à son chevet les seigneurs Alguazil et Reyes à qui il dépeint sa vie, de son enfance à Madrid jusqu’à ses aventures en Amérique. Les deux nobles l’écoutent en attendant patiemment qu’il aborde le chapitre de l’El Dorado. Mais avant d’y arriver, le délinquant se souvient de ses rencontres avec les mal-aimés de la société, les esclaves, les autochtones, les mendiants estropiés, sans oublier les gentilshommes ruinés.

L’auteur de Garulfo est en forme. Sa plume est vive, ses dialogues acérés et son vocabulaire riche. Bien que le ton se veuille humoristique, le lecteur y entend une virulente critique sociale. Celle d’un monde où les Africains sont réduits à l’esclavage, où les conquistadors massacrent les aborigènes et où les prêtres n’ont de compassion que pour leurs coreligionnaires. Après tout, aussi malchanceux soit-il, l’Européen blanc peut toujours entrevoir le sommet. C’est du reste le propos de la seconde partie de l’album, celle où le protagoniste entame un simulacre de rédemption. L’homme apparaît abject, tout en demeurant sympathique. La morale de l’histoire est cynique et le rire souvent amer. La fable propose par ailleurs un intéressant exercice alors que la structure du projet est déconstruite, sans que cela ne déroute le bédéphile.

Le dessin caricatural de Juanjo Guarnido éblouit. L’illustrateur de Blacksad offre des bouilles incroyables à ses acteurs, lesquels exhibent en quasi permanence un air ahuri. Les décors, notamment les navires avec tous leurs cordages, de même que la faune et la flore du Nouveau-Monde, témoignent d’un travail impressionnant que des vignettes, fréquemment volumineuses, permettent d’observer à loisir. Son coup de crayon dégage beaucoup de puissance et d’éloquence ; pour preuve, le scénariste n’hésite pas à écrire : « Écoutez, imaginez, et de tous vos yeux… voyez ! »… avant de se taire pendant une douzaine de pages, laissant son confrère seul pour présenter l’El Dorado. Le dessin s'impose donc comme une composante significative de la narration, la véritable conclusion se trouve d’ailleurs dans un clin d’œil, un peu étonnant, à une œuvre du peintre espagnol Diego Velázquez. Mentionnons enfin que l’artiste et ses complices, Jean Bastide et Hermine Janicot-Tixier, ont réalisé une très belle mise en couleur à l’aquarelle.

L’ouvrage est copieux (cent quarante-cinq planches) et son format légèrement plus grand que la normale. Le papier est épais et la couverture affiche un léger embossage, puis un joli ruban signet complète le tout. Bref, l'éditeur livre un produit de qualité qu’il vend peut-être un peu cher.

Dans cette entreprise, les images de Juanjo Guarnido servent le texte d’Alain Ayroles, à moins que ce ne soit l’inverse. Pour tout dire, l’osmose est parfaite et les amateurs de De cape et de crocs ne devraient pas être déçus.

Moyenne des chroniqueurs
8.2