Les rêveurs lunaires Quatre génies qui ont changé…

F arm Hall, Cambridge, Angleterre, 6 août 1945. Groupés autour d’un poste de radio, une dizaine de physiciens allemands en résidence surveillée – la fine fleur des savants atomistes du Reich y est mise sur écoute par les alliés – découvrent avec stupeur et effroi, comme le monde entier, que les américains viennent de déclencher l’apocalypse nucléaire sur Hiroshima. Parmi eux, Werner Heisenberg, lui qui éleva l’incertitude au rang de Principe, et maître d’œuvre malheureux du programme de recherche hitlérien. Quelle fut la part entre sa volonté de ne pas offrir une telle arme à ses dirigeants, ses erreurs de calculs répétées, et l’obstruction imbécile des bureaucrates enchaînés à leur idéologie nazie ? Difficile de trancher, mais le fait est que le sort de l'humanité s’est en partie joué au travers des doutes du scientifique.

Autre chercheur infatigable ayant dû batailler sans cesse contre l’inertie des États-majors et sa propre conscience tourmentée, le hongrois Leó Szilárd, personnage hautement romanesque, qui théorisa le premier la réaction en chaîne, mais qui surtout su à force de ténacité et d’ardeur mettre en branle l’administration américaine vers ce qui deviendra le projet Manhattan de mise au point de la bombe A. Toujours en avance d’une guerre, celui-ci militera – vainement cette fois-ci – dès 1943 pour un usage purement dissuasif de l’arme atomique. Mais, là encore, l’on mesure combien fragile et précaire fut l’enchaînement des événements.

Même force d’âme, même opiniâtreté, même indocilité, et mêmes conflits intérieurs pour les deux derniers héros de cette épopée scientifique et guerrière, deux britanniques cette fois. D’une part Sir Hugh Dowding, principal artisan de la résistance anglaise face à la Luftwaffe lors de la si cruciale Bataille d’Angleterre, ainsi qu’Alan Turing, désormais célébré pour avoir jeté les bases de l’informatique moderne, mais aussi l’inextinguible esprit qui brisa les codes secrets de l’Enigma cryptant les messages allemands, donnant aux alliés la victoire du renseignement et la maîtrise des mers, conditions sine qua non du débarquement.

Cette longue introduction pour détailler la richesse du propos, l’intensité du récit, la puissance du sujet évoqué dans cette étonnante bande dessinée. Il y est question avant tout de basculement, de ces imperceptibles événements qui peuvent modifier le cours de l’histoire, il y est question aussi de combien déterminante peut être la volonté de simples hommes pour précipiter cette bascule, et il y est question surtout de la manière dont ces actes pèsent sur la conscience de ceux qui les portent. Cette interrogation sur la responsabilité du scientifique devant la société est ancienne, mais elle devient plus capitale encore en temps de guerre, et fut portée à son paroxysme d’ambivalence lorsqu’il s’est agi de libérer un pouvoir destructeur absolument inconcevable.

De l’idée initiale d’une évocation en hommage à Turing jusqu’à cette quadruple biographie, il y a d’abord eu une rencontre. Entre Cédric Villani, le célèbre mathématicien aux allures de dandy romantique, fin connaisseur de BD, amateur de Franquin, Tezuka et Mizuki, et Edmond Baudoin, qui se met en scène à plusieurs reprises en train de dialoguer avec le chercheur, il semble que l’entente fut immédiate et l’osmose parfaite. C’est en tous cas ce qui émane de leur album, la narration est d’une telle fluidité, tellement en phase avec le dessin, et le ton à la fois si proche du lyrisme poétique du dessinateur niçois et si rigoureusement documenté, qu’on imagine une collaboration intense et quasi symbiotique entre les deux auteurs. Il est en tous points remarquable de voir la maitrise avec laquelle le scénariste néophyte a construit son récit, la justesse des dialogues, la gestion subtile des émotions, et tout aussi réjouissant de voir la maestria graphique de Baudoin pour représenter des concepts aussi complexes qu’abstraits. Car du mécanisme interne de « Little Boy » jusqu’aux considérations théoriques de la fission nucléaire en passant par les impasses et tâtonnements des acteurs de cette épopée, rien n’est soustrait au lecteur, et il fallait bien le talent de conteur et l’empathie naturelle de l’artiste pour illustrer les pensées tumultueuses et fécondes émanant de ces héros.

Est-ce parce que Szilárd était le plus vif, le plus acéré de ces esprits que Baudoin abandonne provisoirement son habituel pinceau pour la plume, le temps d’un portrait ? Si la structure générale des planches demeure ce mélange inventif de visages expressifs, de paysages et de réflexions vagabondes, la ligne se fait fine, hachurée, entrelacée, donnant une dimension particulière à ce chapitre, comme l’illusion d’un reportage d’époque dans une revue satirique. Mais sinon, l’auteur déploie son trait charbonneux coutumier, virevoltant, avec ces ombres éparses comme des taches posées au hasard et qui soudain prennent corps, ces regards mélancoliques, et toujours cette faculté de rendre visible l’insaisissable. Le plaisir manifeste qu’il a eu à peindre ces Rêveurs lunaires transparait clairement, de même que l’affection sans borne que Villani porte à ses personnages, qui semblent un rien fanfarons quand il exprime son admiration à travers eux.

Amateur d’Histoire, féru de Sciences, passionné de destins hors norme, simple lecteur, pas de doute mal placé, cet album est fait pour toi.

Moyenne des chroniqueurs
8.3