Don Quichotte (Davis) Don Quichotte - L'Intégrale

Don Quichotte fait partie des œuvres les plus célèbres de la culture occidentale. Le personnage est tellement ancré dans l’imaginaire collectif qu’il est devenu un archétype : une silhouette immédiatement reconnaissable, une prestance fatiguée, une folie douce. Et bien sûr, l’image qui s’impose à tous est celle du combat contre les moulins à vent. Ce n’est donc pas un hasard si la couverture de cette bande dessinée choisit de figurer cette scène mythique.

Reste une question essentielle : pourquoi adapter encore une fois le roman de Cervantès ? L’histoire a déjà été transposée, réinventée, trahie et célébrée mille fois. Rob Davis ne recule pourtant pas devant la tâche et s’attelle à retranscrire toute la richesse d’un récit où s’entremêlent digressions, faux-semblants et contradictions.

Dans le texte original, Cervantès joue avec les codes du roman chevaleresque en attribuant une partie du récit à un historien arabe fictif, Cide Hamete Benengeli. Ce stratagème lui permet d’insuffler une dose d’ironie constante et de brouiller les frontières entre vérité et fiction. Les événements rapportés deviennent de deuxième ou de troisième main, se distordent, se contredisent. Quelle part relève du réel ? Quelle part n’est qu’exagération, déformation ou pur mythe ?
La célèbre réplique de The Man Who Shot Liberty Valance semble écrite pour Don Quichotte :
[quote]Si la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende.[/quote]
Le récit multiplie ainsi les couches, et l’adaptation de Rob Davis s’inscrit naturellement dans ce mille‑feuille de versions successives. La seconde partie du récit pousse encore plus loin ce procédé en introduisant cette mise en abîme : Don Quichotte reprend la route alors que le premier tome de ses propres aventures circule déjà et rencontre un large succès public. Il se retrouve confronté à des lecteurs qui l’admirent… ou plutôt qui idolâtrent une représentation de lui qu’il ne reconnaît pas.

Malgré ses siècles d’existence, Don Quichotte demeure un personnage d’une force étonnante. Cette nouvelle adaptation, respectueuse de l’esprit originel, prend soin de ne jamais trahir le propos. Le style graphique de Rob Davis illustre à merveille la folie et la poésie qui irriguent l’œuvre. Le chevalier errant apparaît comme un grand échalas anguleux, tandis que Sancho Panza incarne la rondeur et la bonhomie. Les postures sont volontiers exagérées, les visages adoptent des expressions presque caricaturales. L’ensemble oscille entre burlesque et tragédie.

La grande réussite de l’album tient dans cette silhouette à la fois digne et disloquée. Don Quichotte fait sourire, certes, mais il inspire surtout la pitié et une réelle tendresse. Son délire n’exprime rien d’autre que la persistance d’un rêve : celui d’un monde plus juste, plus noble, moins cruel. Ce rêve se heurte pourtant, encore et toujours, à la médiocrité humaine.

Dans les ultimes pages, Alonso Quichano retrouve la raison, juste avant d’éteindre sa lumière. Il peut reposer en paix : Rob Davis lui a rendu justice.

Moyenne des chroniqueurs
8.0