L'oubliée du radeau de la Méduse
5 juillet 1816, au large du Sénégal. La Méduse s’est échouée sur un banc de sable. Réfugiés sur un radeau de fortune, cent cinquante gradés et matelots tentent de franchir les 120 kilomètres les séparant de l’Afrique. Faim, soif, promiscuité et soleil de plomb affectent rapidement le moral des troupes. Et les tensions montent. Le récit s’attache à une poignée de personnages, le docteur Henri Savigny, le mousse Léon, l’officier Ambroise de Trevières et, surtout, son épouse, Blanche, seule femme à bord de l’îlot de bois.
Thierry Soufflard réhabilite la mémoire de la naufragée en la mettant au cœur du propos. Il présente une dame dévouée et déterminée, entourée de rustres et de brutes. Ses compagnons d’infortune la maudissent et n’hésitent pas à la lancer à la mer afin qu’elle serve d’appât pour pêcher le requin. Son abnégation se veut néanmoins inébranlable ; elle continue de soigner tous les blessés, y compris ses tortionnaires. Le lecteur finit par croire qu’il y a un peu d’hagiographie dans cette histoire. Pour la protéger, elle est hissée sur le mât, à la hauteur de la vergue, avec laquelle il forme une croix. Bras tendus, l’héroïne semble crucifiée. Disons que la figure de martyre est un tantinet exagérée.
En fait, le principal intérêt de cette bande dessinée demeure la description d’un huis clos au milieu des flots. Tant bien que mal, les malheureux tentent de survivre. Sacrifier l’autre, et pourquoi pas le manger, est alors dans l’ordre des choses. Comme quoi la civilisation est parfois soluble dans l'eau salée.
Pour la mise en images, Gilles Cazaux favorise un ton réaliste qui ne laisse rien sous silence. Ses comédiens jouent juste; dans leurs regards et dans leurs corps se lisent tour à tour la peur, la haine et le désespoir. Multipliant les plans et les angles de vue, le bédéiste relève le défi de dynamiser l’action, même si le lieu et les décors se montrent forcément redondants. Dans cette odyssée, inscrite au cœur de l’océan, la lumière devrait être très vive. À l’instar de Théodore Géricault, l’illustrateur s’accorde cependant la licence d’adopter une colorisation sombre, propre à accentuer la tonalité crépusculaire du récit.
Bien que le portrait de Blanche soit dépeint avec une dévotion un brin forcée, l’album fascine par sa noirceur et son climat de claustration. L'intégration d'un point de vue féminin ajoute une perspective inédite au drame.
6.0


