Ma sœur est folle
D
ès sa petite enfance, Rita s’était montrée un peu différente des autres. Toujours à raconter des histoires n’ayant ni queue ni tête ou à se mettre à danser dans la rue, elle n’arrêtait jamais. Elle vit dans son monde, une espèce d’introvertie ultra-créatrice, ça lui passera avec l’âge. C’est ce qui est à peu près arrivé, elle a même fini par se trouver un Jules, un peintre, un original aussi, ils ont l’air de bien s’entendre, c’est déjà ça. Mais avant cette parenthèse heureuse, tout n’a pas été une partie de plaisir. Son adolescence, par exemple, ne venez pas en parler à sa sœur. Car oui, à qui a incombé la tâche de veiller sur elle ? À la brave Francesca, vous avez deviné. Malgré les (nombreux) bas, cette dernière a toujours répondu présente pour s’occuper d’elle. Encore plus maintenant, depuis que Rita est catatonique et qu’elle a été placée en institution.
Premier album d’une incroyable maturité, Ma sœur est folle explore et tente de décrypter une patiente ayant perdu pied avec la réalité. Maladie mentale ? Neurodégénérative ? Choc post-traumatique ? Un mélange de ces diagnostics ? Une jeune femme, pleine de vie et d’amour, surtout. Narré du point-de-vue de Francesca, le scénario ne cesse de se déplier : retours en arrière, traitements, épisodes plus personnels (l’existence de Francesca ne se résume pas à être une garde-malade), moments de mieux, rechute. Le ton passe du roman familial au drame social et même par un genre de quasi-polar quand le corps médical tente de remonter aux origines de ce mal à partir de maigres indices (une analyse bio-chimique, un élément déclencheur d’une crise de panique, etc.). Dans le même temps, Iris Biasio reste terriblement pragmatique et évite le pathos. Oui, le sujet est grave et les pronostics guère encourageants. Face à cette adversité, Francesca n’abdique pas, bien au contraire. Si elle craque parfois, elle remet toujours Rita au centre de son attention. «Elle est déglinguée et s’est enfermée dans le silence, mais c’est ma sœur et je l’aime autant qu’elle m’aime !» Une énième leçon de résilience ? Même pas (un peu quand même), une superbe leçon de vie, tout simplement.
Construction exemplaire et mise en scène au cordeau, la dessinatrice fait également preuve d’une maîtrise graphique certaine. Un moment très détaillé pour dépeindre le présent, le trait semble s’étioler ou se brouiller quand le trouble s’installe. Les visages se vident et les silhouettes s’effacent au même rythme que ceux des espoirs déçus. Les émotions et les colères deviennent alors tangibles et pénétrantes. Rarement les illustrations auront autant collé à la psychologie des personnages et à la narration. Résultat, même si ces héroïnes sont des parfaites inconnues, il est impossible de ne pas se sentir touché et de ne souffrir pas avec elles.
Œuvre totalement aboutie et à la réalisation pleine de ressenti, Ma sœur est folle ne ressemble à aucune autre histoire de maladie. Incarné à l’extrême, grave et néanmoins optimiste, ce récit hautement contemporain est à découvrir d’urgence.
7.0


