L'escadron bleu, 1945 L'Escadron bleu, 1945
Q
uand la guerre est finie, certaines batailles ne font que commencer.
Avec L’Escadron bleu, 1945, Virginie Ollagnier et Yan Le Pon exhument une page largement ignorée de la Seconde Guerre mondiale. Publié dans la prestigieuse collection Aire Libre, l’album s’attache à un épisode où le fracas des combats a laissé place à un autre chaos : celui de l’après, des ruines, des corps brisés et des frontières idéologiques déjà en train de se refermer.
En 1945, Madeleine Pauliac n’a que 31 ans. Pédiatre à l’Hôpital des enfants malades à Paris, résistante engagée, elle a participé à la Libération. Alors que le monde célèbre la fin du conflit, une nouvelle mission lui est confiée par le général de Gaulle. Officier médecin des Forces françaises de l’intérieur, elle est envoyée à Moscou puis à Varsovie afin d’organiser le rapatriement sanitaire des Français libérés par l’Armée Rouge ou encore retenus en Pologne. Nommée médecin-chef de l’hôpital français de Varsovie et déléguée de la Croix-Rouge française, elle prend la tête d’un groupe d’infirmières-ambulancières : l’Escadron bleu.
Dans une Europe exsangue, marquée par la domination soviétique et l’errance de millions de personnes déplacées, ces femmes sillonnent l’Allemagne vaincue et la Pologne pour retrouver, soigner et ramener des compatriotes. Le récit traverse des lieux chargés d’histoire et de souffrance, notamment les camps de concentration récemment libérés, comme Dachau. Les dangers sont constants, les conditions extrêmes, et chaque déplacement expose à la violence, à l’arbitraire et aux tensions diplomatiques.
Pourtant, cet épisode évite toute noirceur écrasante. Malgré l’épuisement, la peur et la dureté du quotidien, ces femmes conservent une forme de légèreté vitale. Elles plaisantent, s’autorisent à penser à l’amour, esquissent quelques pas de danse lorsque le calme le permet. L’humour devient un rempart, une manière de rester debout, de ne pas se laisser engloutir par l’horreur environnante. Cette humanité persistante donne à cet épisode une profondeur supplémentaire, loin de toute vision héroïque figée.
Le scénario impressionne par sa précision et son intelligence narrative. Les enjeux politiques et humains sont exposés avec clarté, sans surcharge explicative. Un soin particulier est accordé à la mise en scène des dialogues : la forme même des bulles évolue selon l’intonation, traduisant l’urgence, la tension ou, au contraire, la légèreté de certains échanges. Lorsque les infirmières rencontrent des soldats américains, l’anglais apparaît naturel ; face aux autorités soviétiques, les personnages s’expriment dans un français teinté d’un accent russe appuyé, donnant lieu à des répliques savoureuses dont un mémorable « Épouzez-moaa ! » qui déclenche les rires du groupe. Ces touches de drôlerie n’atténuent jamais la gravité du contexte, mais rappellent la vitalité et la complicité de ces citoyennes. Virginie Ollagnier restitue ainsi une lutte hors normes sans chercher l’effet spectaculaire. La figure de Madeleine Pauliac s’impose avec évidence : déterminée, exigeante, portée par un sens aigu du devoir. Autour d’elle, les soignantes forment un collectif soudé, dont la solidarité reste la meilleure des protections.
Le dessin de Yan Le Pon prolonge cette approche avec une grande justesse. Les paysages ravagés, les ambiances lourdes et l’expressivité des visages traduisent la fatigue, l’effroi, mais aussi les rares moments d’espoir. La lecture, dense et parfois éprouvante, reste constamment prenante. Un dossier final richement illustré complète l’ouvrage, replaçant l’Escadron bleu dans son contexte véridique et apportant un éclairage documentaire précieux.
Cette œuvre rappelle que l’Histoire ne s’est pas seulement écrite dans les combats. Elle s’est aussi jouée dans l’ombre, portée par de Grandes Dames qui ont sauvé et résisté, sans jamais renoncer à leur dignité ni à leur gaieté et dont l’abnégation a longtemps été effacée des chroniques officielles.
Faire connaître L’Escadron bleu, c’est refuser l’oubli, rappeler ce qui s’est joué en 1945, et reconnaître la force d’engagement de ces femmes qui, sans armes, ont affronté l’indicible avec générosité et dignité.
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