Trop tard
F
rance, Entre-deux-guerres. Claudine arrive en ville avec l’idée de renouer avec son cousin Alain. Même si ce dernier ne l'a pas vu depuis longtemps, il ne refusera certainement pas de lui donner un petit coup de main, comme lui trouver un travail, par exemple. C’est exactement le cas, mais ce que le jeune homme ne savait pas, c’est qu’Alain est à la tête des terribles Mamelouks ! La pire bande de malfaisants du pays ! Plus incroyable encore, ce gang n’est qu’une façade derrière laquelle se cache un groupuscule extrémiste planifiant une révolution ! Ouh là là, dans quelle galère s’est embarqué ce Candide ?
Nouveau venu dans le paysage BD, Baptiste Delengaigne propose une satire politique très contemporaine et terriblement rétro à la fois. En résumé : un leader charismatique se rêvant Napoléon manigance dans le but d’instaurer un régime fasciste en France. Afin de faire passer son message, il a décidé d’offrir un buste de l’Empereur à tous les foyers de l’Hexagone. Problème, la fabrication de ces sculptures nécessite beaucoup de bronze. Pour arriver à ses fins, il envoie ses sbires piller les cimetières et rafler tout le métal possible. Le cousin Claudine est intégré à une des équipes. Par contre, son allure un peu efféminée ne plaît pas à tous. Ici, c’est une affaire de gars, avec des bretelles, des moustaches et le coude léger. Pas de place pour les femmelettes !
De péripéties loufoques en courses-poursuites inénarrables, le scénariste embarque le lecteur dans un récit haut en couleurs, bien que présenté en noir et blanc. Dessins tout en souplesse inspirés des pionniers du dessin animés, une bonne dose de manga classique (Tezuka vient immédiatement à l’esprit) et une avalanche de références d’un peu partout (hello Enid Blyton) composent un ouvrage saveur vert-de-gris et Front populaire. Ultra rythmée et même chantée par moments, la narration virevolte à la façon d'une java endiablée.
Un côté plus sombre, pratiquement expressionniste, pointe également le bout de son nez ici et là. Sans doute pour rappeler au lecteur de lever les yeux et de regarder au-delà de l'ambiance «ginguette de bords de Marne». De plus, tapis sous la facétie, les parallèles entre la montée des périls des années 30 et l’époque actuelle ajoutent de nombreux degrés de lectures (politiques, sociétales, etc.) révélateurs de la permanence de la tentation autoritaire.
Fluide, surprenant et finalement imparable, Trop Tard s’avère être un premier album enthousiasmant, tant sur le fond que la forme. Une excellente surprise à découvrir.
7.0


