La trajectoire des pierres lancées

«Oyez, oyez, gentes dames et gentilshommes,
Venez écoutez la déplorable histoire de Moineau,
Moinillon qui s’échappa de son monastère,
Avant de devenir vagabond et pauvre hère,
Et de recevoir les pires outrages, par monts et par vaux,
Beaucoup des tourments, pour finir si peu bienheureux.»

En colère contre les religions organisées et nostalgique d’une époque éloignée, Noyau tente le fabliau et le libelle avec La trajectoire des pierres lancées, un récit en vers, illustré à la façon des graveurs sur bois du
Moyen Âge. Le genre et l’allure sont délicieusement archaïques et le propos assurément provocateur, voire paillard. Le jeune Moineau, expulsé des entrailles de son Ordre, entame un long cheminement à travers campagnes et villages et de subir les pires avanies de la part de toute la société, des plus hautes sphères au caniveau. Le tout se fait en suivant les préceptes absurdes d’une croyance dévoyée. Rassurez-vous, si ce programme vous paraît un peu sévère, il y a aussi pas mal de sexe et moult moments cocasses (ou presque). C’est bien connu, les pires orthodoxies sont souvent les plus hypocrites.

Malgré sa longueur, cet exercice de style s’avère particulièrement savoureux à parcourir. Les illustrations sont frappantes et regorgent de détails percutants et incongrus. Chapiteaux égrillards, gargouilles ricanantes ou enluminures licencieuses, le dessinateur reprend à son compte le mauvais esprit hantant certains bâtiments et manuscrits médiévaux. Un énorme travail sur la symbolique ressort également. Résultat, tout l’ouvrage est baigné dans une atmosphère mystérieuse, à la fois lointaine et immédiatement reconnaissable. C’est du "faux vieux", du toc et, en même temps, la copie sonne juste, en dépit des audaces toutes contemporaines du scénario. Prenez cependant votre temps pour déguster cette pseudo-chanson de geste dépravée, le Diable se cache dans les recoins et il y en a énormément.

Original et minutieusement réalisé, La trajectoire des pierres lancées est une lecture aimablement séditieuse qui reste toujours sur le fil entre dénonciation et férocité. Une curiosité intemporelle et universelle à découvrir d’urgence.

Moyenne des chroniqueurs
7.0