La dialectique du calbute sale

J ournaliste, écrivaine et réalisatrice, Ovidie fait la rencontre d'un homme lors d'un tournage. S’ensuivent des rendez-vous, des cafés, des soirées partagées. À cette période, elle a fait le choix de mettre entre parenthèse sa sexualité, comme une forme de résistance au patriarcat. La relation n’en est pas moins agréable : même dépourvu d'affect amoureux, une projection reste possible, une suite s’imagine. Peu à peu, elle baisse sa garde et finit par consentir à un rapport sexuel. Mais dans les moments qui suivent, le partenaire finit par se lever brusquement et quitte l’appartement. Il ne laisse derrière lui que les traces de son passage : une capote usagée et un caleçon sale.

À partir de sa propre expérience, la multi artiste Élodie Delsart, dite Ovidie, interroge des situations si communes qu’elles ne provoquent parfois plus aucune indignation. La dialectique du calbute sale, adaptation de son podcast du même nom, entreprend de remonter le fil et d'examiner les mécanismes qui peuvent pousser un individu à quitter un studio sans un mot, après avoir obtenu ce qu'il voulait. En exposant ses propos de manière brute et progressive, le lectorat est invité à suivre le même cheminement, à revisiter ses propres expériences passées et à déconstruire des schémas intériorisés. L’ouvrage pose notamment une question centrale : l’absence d'amour empêche-t-elle réellement la tendresse et le respect dans un moment partagé ?

La réflexion dépasse rapidement le seul comportement masculin pour s’inscrire dans un cadre plus large : celui d’un monde capitalisé où le cul se consomme, via des applications qui reproduisent des logiques de commandes, d'évaluation et de mise à disposition. La bédéiste va disséquer ses impressions, pourquoi ce départ soudain engendre-t-il une humiliation ? Est-ce uniquement une affaire d’ego ? Pourquoi ce besoin de cerner l’autre, de se mettre à sa place, au détriment de son propre ressenti ? Cette dynamique s’inscrit dans une construction sociale patriarcale qui amène les femmes à prendre en charge les émotions, les récits et les blessures des hommes, alors même que la réciproque est rarement observée. Cette asymétrie peut notamment s’expliquer par une conséquence majeure du schéma sociétal étudié : la difficulté, pour de nombreux sujets masculins, d'identifier, exprimer et comprendre leurs propres émotions.

L’autrice soulève également des interrogations essentielles : qu’attendons-nous réellement des autres ? Que pensons-nous qu’ils nous doivent ? Pourquoi rechercher des explications en face-à-face en sachant que celles-ci peuvent être incomplètes ou empreintes de mensonges ? Qu’est-ce que cela révèle ? La peur du rejet, la sensation d'insuffisance ? La politique de l’intime est également abordée - peut-être trop brièvement, ce qui suscite une légère frustration - en proposant de penser la chambre et le sexe comme des espaces traversés par des rapports de pouvoir.

Graphiquement, le dessin d'Audrey Lainé accompagne efficacement cette démarche exploratoire. Le trait, simple et expressif, donne avec légèreté toute la place aux idées énoncées. La mise en scène privilégie la lisibilité et l’intimité, renforçant la proximité avec la narratrice et la dimension quasi confessionnelle du propos. Le dessin devient ainsi un support discret mais soutenant la démarche et servant le fond sans le détourner.

La dialectique du calbute sale constitue une lecture stimulante par la richesse des sujets abordés, la diversité des voix interrogées et l’introspection qu’elle déclenche. Ces thématiques concernent l'ensemble de la société et comprendre le patriarcat ne devrait jamais signifier s'abîmer pour excuser ceux qui continuent d'en tirer profit mais s'inscrire dans un travail commun.

Moyenne des chroniqueurs
7.0