Loin de moi Loin de moi, un roman graphique…
N
ée d’une mère japonaise et d’un père américain, Christine a grandi principalement aux États‑Unis. À l’aube de l’âge adulte, les questions liées à son identité deviennent plus pressantes. À l’école, on la renvoie sans cesse à ses origines asiatiques. Elle se retrouve systématiquement enfermée dans des stéréotypes auxquels elle n’adhère pas. Fatiguée d’être réduite à sa seule part nippone, elle décide de franchir le pas et de partir étudier à Tokyo. Une partie de sa famille y vit, et elle a grandi bercée par les images d’un Japon fantasmé par ses parents. Enthousiaste, elle pose le pied « chez elle » avec l’espoir d’y trouver enfin sa place.
Elle déchante rapidement. Sa maîtrise insuffisante de la langue freine son intégration, et malgré ses efforts, elle peine à progresser. Surtout, elle réalise qu'ici aussi, c’est sa part étrangère qui attire immanquablement les regards. Où qu’elle se trouve, sa double origine ne fait d’elle qu’une « moitié », une hafu. Peu à peu, l’isolement, les doutes et les attentes contradictoires érodent sa confiance en elle, jusqu’à la faire sombrer dans la dépression.
À travers ce récit autobiographique, l’autrice aborde un sujet délicat : la difficulté de trouver sa place. Si la question de son héritage métissé demeure centrale, elle ne doit pas faire oublier la dimension plus universelle du livre : celle de la santé mentale. Le mécanisme silencieux par lequel s’installe la dépression y est décrit avec pudeur et finesse. Celle-ci ne naît ni d’agressions frontales ni d’un harcèlement explicite. Elle se développe à partir d'une accumulation de micro événements, d’injonctions ineptes et d'assignation à jouer des rôles réducteurs qui étouffent la personnalité. Peu à peu, l’estime de soi s’effrite, entraînant un retrait progressif du monde. Une incompréhension grandissante accentue la solitude. Renvoyée sans cesse à son altérité, Christine n’imagine pas que d’autres puissent ressentir les mêmes fragilités qu’elle. Elle tente de se fondre dans le décor, jusqu'à disparaitre que ce soit aux yeux des autres ou au sujet du regard qu'elle porte sur elle-même.
Sur la forme, cet ouvrage repose sur un dispositif narratif classique, mis en images avec simplicité et efficacité. Il se distingue dans son ton : l’autrice s’y livre avec une sincérité parfois désarmante. Les monologues sombres se multiplient, au risque de lasser. Leur répétition, cependant, fait pleinement sens dans la représentation d’un épisode dépressif, marqué par le ressassement et la rumination. En explorant avec justesse un sujet de société essentiel, Loin de moi illustre parfaitement comment, souvent, plus une artiste s’expose avec honnêteté, plus elle parvient à toucher à l’universel.
6.0


