Three Rocks Three Rocks - L'Histoire d'Ernie…

Je n’ai jamais rien fait d’intéressant. Je n’ai aucun hobby. Je ne sais pas ce que vous pourriez écrire sur moi.»

Auteur peu connu de ce côté de l’Atlantique, Ernest Bushmiller (1905 – 1982) jouit pourtant d’une aura certaine aux USA. Nancy, son héroïne la plus célèbre, qu’il anima pendant près de cinquante ans est devenue et est encore aujourd’hui considérée comme une icône. Pourquoi ce strip, identique à des milliers d’autres, est-il passé à la postérité ? Comment travaillait et qui était cet artiste stakhanoviste ? Bill Griffith (Zippy the Pinhead), lui-même une légende de la BD US, propose un biopic analytique sur les pas du papa de Nancy.

La carrière de Bushmiller débute un peu par accident. Engagé comme commis dans un des grands journaux de l’époque, il découvre l’étage des dessinateurs et comment les petites BD qu’il aime tant sont créées. Peu à peu, il sympathise avec les artistes et donne des coups de main. Par sûr de son talent, il améliore sa technique et prend quelques cours dans une école d’Art. Il finit par hériter d’une série, Fritzi Ritz, titre qui met en scène une demoiselle (souvent légèrement habillée) rêvant d’Hollywood. La sauce prend et le jeune homme est désormais un professionnel pour de bon. Quelques années après, il introduit Nancy aux côtés de Fritzi. Ça sera sa nièce dont elle s’occupe, pas besoin de plus explications. La petite fille apporte un vent de fraîcheur grâce à son impertinence et sa vivacité. Contre toutes attentes, le public la plébiscite, elle devient la star et les contrats publicitaires vont faire d’Ernest un homme, si ce n’est riche, très aisé.

Arrivé à ce stade de reconnaissance, il aurait pu lever le pied. La logique aurait voulu qu’il monte un studio et engage des assistants, à l’image de ses collègues et amis Milton Caniff et Alex Raymond. Non, le créateur, c’est lui et s’il se fait aider ponctuellement afin de tenir le rythme parution quotidien, Bushmiller insiste pour mener sa barque seul. En contrepartie, il faut produire encore et encore. Il est donc obligé d’élargir son univers, sans trop le dénaturer, avec de l'apparition de nouveaux personnages et en explorant également d’autres voies narratives. Puisant dans son vaste bagage culturel, il décide d’insuffler un peu de poésie, voire de surréalisme à ses histoires. C’est la révélation. Toujours en conservant le cœur de la série – l’humour bon enfant -, il devient, sans le savoir, méta et se met à casser le quatrième (cinquième, sixième, etc.) mur. L’élite intellectuelle du moment (qu’il fréquente) le remarque et fait de Nancy une personnalité qui compte. Même si, à son grand regret, la bande dessinée continue d’être considérée comme un Art de deuxième catégorie, Bushmiller est désormais un nom respecté

À la fois classique et ultra-documenté (reprises d’interviews et d’émissions de radios, extraits de la correspondance inédite avec Samuel Beckett) et totalement original (le Musée imaginaire Bushmiller de la bande dessinée, la collaboration fantasmée avec George Herriman, etc.), Three Rocks fait le tour de son sujet et bien plus. Bill Griffith a mis sa propre folie au service de son idole et les deux s’accordent parfaitement. Art Spiegelman, dans sa préface, souligne et admire la manière et le résultat : «Griffith a relevé le défi grâce à une recherche minutieuse, traquant les moindres parodies, anecdotes, hommages et lambeaux d’information pour aboutir à un patchwork dément de digressions qui finissent par constituer l’une des biographies dessinées les plus captivantes.» En résumé : un auteur majeur de la BD mondiale à découvrir d’une façon explosive ; vous voilà avertis.

Moyenne des chroniqueurs
8.0