Lucky Luke (vu par...) 7. Dakota 1880
A
près avoir revisité le polar (Commando colonial, Biotope) ou le récit social (T’Zée), Appollo et Brüno s’attaquent à un monument. Avec Dakota 1880, les deux auteurs rendent hommage (c’est écrit en toutes lettres) à Lucky Luke tout en signant une œuvre résolument personnelle. Pas question ici de rejouer les cavalcades comiques ou les bagarres de saloon : l’album s’inscrit dans une veine crépusculaire, où la fin du mythe se teinte de mélancolie.
Le décor est planté dans les étendues enneigées du Midwest. Lucky Luke, recruté comme gâchette chargée de veiller à la sécurité des occupants d'une diligence, croise une humanité fatiguée : des Indiens privés de leurs terres, un maître d’école frondeur, des ouvriers du rail, des artistes également (un poète, un photographe qui voit l’avenir à travers son objectif). Des femmes d’âges variés mais ayant en commun des caractères hors du commun (une grand-mère sortie de l’esclavage et une jeune tireuse d’élite nommée Annie Oakley notamment). Quelques fripouilles aussi, l’une d’elle déclamant des locutions latines pour rendre une parodie de justice - un des rares instants où le sourire vient aux lèvres dans cet album. Économe de ses mots, Luke est quelquefois dépourvu de lèvres ou de bouche. Plus solitaire que jamais, il observe souvent sans rien dire, confiant la voix off à un gamin croisé en chemin. Les dialogues, sobres, appuient la sensation d’une page tournée, celle de la ruée, de la légende de l’ouest. La neige recouvre les derniers éclats du Far West.
Fidèle à son style, le dessin de Brüno s’impose par son dépouillement graphique. Son trait confère à chaque silhouette une forme de rigidité statuaire, tandis que les aplats rouges et ocres rappellent les couchers de soleil qui précédent le crépuscule d’une époque. La composition, rigoureuse, alterne plans larges silencieux et portraits serrés où le regard en dit plus long que les mots. Le dessinateur maîtrise l’espace et le temps.
Ce qui frappe, au fil des pages, c’est la manière dont le duo d’auteurs réussit à conjuguer hommage et réinvention : Dakota 1880 se nourrit du souvenir de Arizona 1880, l’une des premières aventures de Lucky Luke signée Morris, mais s’en écarte par le ton et la posture le temps de huit segments. Il pose les fondations d’un héros, de « l’homme qui tire plus vite que son ombre » en lui confiant le double rôle de témoin et d’acteur à un moment-charnière de l’histoire américaine, sans qu’il lui soit nécessaire d’occuper le devant (ni même l’arrière-plan) de la scène. À noter : en fin d’album, un long entretien avec un prétendu spécialiste du western qui s’évertue à démontrer que légende et réalité peuvent fusionner.
Avec Dakota 1880, Appollo et Brüno signent une belle pièce d’orfèvrerie (quand l’actualité du quotidien percute la nouveauté éditoriale…) graphique et narrative : une variation sur le mythe du cow-boy solitaire, subtile, feutrée, profondément humaine.
7.3




