300 Grammes

A nnée 1643. Le commerce, les guerres de religion et les vices en tous genres commandent l'Europe. À Amsterdam, qui en est un illustre exemple, Agnès, une souillon des rues, tente de survivre par le biais de rapines et de trocs. Depuis que l'épicine, cette drogue dure à laquelle elle est dépendante et dont elle devait se charger de l'écoulement, lui a échappé, la pauvre gamine se retrouve avec son prêteur et ses sbires bien accrochés à ses jupons. 300 grammes, c'est peu, mais c'est suffisant pour peser considérablement sur sa vie et son destin.

Il aura fallu près d'une décennie et faire fi de nombreux contretemps pour que le projet de Damien Marie (La cuisine du Diable, Parce que le paradis n'existe pas) voit enfin le jour. La forte pagination de son roman graphique offre de quoi rassasier pleinement plusieurs genres dans lesquels énormément de thèmes sont abordés. Esclavagisme, prostitution, produits stupéfiants au sens propre comme au sens figuré du terme, sexe et argent se chevauchent et se bagarrent pour régner au sein d'un thriller historique et mythologique. Le récit, qui a de temps à autre du mal à garder le cap en raison des décrochages temporels matérialisés par la présentation de parchemins épistolaires rédigés par un bourgeois quelques années plus tard, est découpé en d'innombrables chapitres. Amsterdam, cette capitale dans laquelle la misère se frotte à l'opulence, et zone portuaire rarement évoquée dans la littérature, est le théâtre de toutes les perversions. Outre l'itinéraire et les mésaventures captivantes de l'héroïne, l'œuvre permet, grâce à une pointe supplémentaire de fantastique, d'ouvrir une large porte sur la légende du vaisseau fantôme pirate que fut le Hollandais volant.

D'emblée, l'ouvrage est la confirmation que, généralement, le noir et blanc sublime un graphisme, lui conférant toute sa pureté et sa dimension. Que ce soit à la vue des décors citadins, des scènes de flibusterie parfois violentes ou à travers des séquences sous-marines plus vraies que nature, le dessin réaliste et brut de Karl Tollet (S.C.A.L.P, Dieu) ne se regarde pas, il s'admire. Les très grandes cases qui remplissent ses planches donnent libre champ à son coup de crayon, accentuant par là même le souci du détail et de l'encrage, et d'une manière générale, l'excellente impression visuelle ressentie.

Identitaire et surprenant, sombre voire lugubre tant dans le propos que les images, 300 grammes est lourd de conséquences et ne laissera personne indifférent.

Moyenne des chroniqueurs
7.0