Ma retraite

E t si Hitler ne s’était pas suicidé dans son bunker et avait profité du chaos de la fin des combats pour fuir et se réfugier en Amérique du Sud ? Grâce à un trésor de guerre (le célèbre et élusif or des nazis !), il est en train de rassembler ses fidèles dans l’ombre afin d’organiser son retour…

Plutôt que de broder une énième fois autour de ce vieux fantasme éculé de conspirationniste fatigué, Abraham Martinez (Ploutocratie) a préféré imaginer une récit d’un tout autre genre, plus réaliste, mais pas moins effrayant. Rasé de près, de vrais-faux papiers en mains, le Führer prend donc la poudre d’escampette flanqué d’un ultime subalterne croyant encore en lui. Il trouve d’abord refuge en Espagne, puis en Argentine. Forcé au repos et à la discrétion, Adolf commence à gamberger et à fulminer : comment ses idées géniales ont-elles abouti à un tel résultat ? L’Allemagne, sous sa guidance, n’est-elle pas une nation bénie ? Les mois, puis les années passent. Ulcéré par l’évolution de la situation internationale (« Ah, si nous avions pu avoir une bombe atomique comme celle qui est testée par les Américains sur l’atoll de Bikini », « Une Communauté européenne du charbon et de l'acier ? Ça ne marchera pas. »), il n’en peut plus et décide de confronter ses réflexions avec celles de son ancien camarade de classe le philosophe Ludwig Wittgenstein.

Album austère (le rendu particulier du dessin vectoriel n’aide pas) au sujet grave et sensible, Ma retraite est un ouvrage au ton étrange. Toujours à la limite du burlesque, Martinez n’est jamais tenté d’accabler ou de ridiculiser son personnage. Le dictateur est évidemment un monstre, mais sa déchéance n’est pas matière à rire. Non, au contraire, ses innombrables élucubrations à propos de son sort et de la manière dont son idéologie continue de percoler dans la société s’avèrent effroyables. L’uchronie se fait alors prospective : la bête ne meurt jamais et il ne lui en faut pas beaucoup pour renaître de ses cendres. La démonstration est sombre et implacable.

Finalement plus proche de l’essai que de la fiction, Ma retraite est une lecture cri du cœur sur les dangers des solutions simplistes des bonimenteurs populistes. Dommage que sa réalisation graphique reste dramatiquement en deçà de l’intelligence et de la pertinence de son scénario.

Moyenne des chroniqueurs
6.0