(AUT) Gorey, Edward Une anthologie

« Littératures, arts, ovni », avec la publication de cette Anthologie, les éditions Le Tripode remplissent parfaitement la mission qu’elles se sont donnée. Il faut dire qu’avec Edward Gorey (1925 - 2000), elles ont affaire à un artiste hors-norme qui a su comme personne explorer tous les recoins de l’imagination. Loin des modes et des courants artistiques de son époque, il a créé une bibliographie imposante (plus de cent albums à son actif) au style immédiatement reconnaissable et à la thématique trouble et envoûtante. Dessin charbonneux, imagination néo-gothique tout droit sortie de l’ère victorienne, Gorey aurait aussi pu naître en Angleterre quelque part au XIXe siècle sans que ça n’étonne personne. Dans les faits, il naquit à Chicago, vécut de longues années à New York, avant de prendre sa retraite dans le Massachusetts tel un bon WASP (anglo-saxon blanc protestant américain) qui se respecte.

Le recueil rassemble cinq récits distincts représentatifs des préoccupations de l’auteur : deux abécédaires (Les Enfants fichus, Total Zoo), deux fables tragiques (L’enfant guigne, Le Couple détestable) et une rêverie poétique indéfinissable (L’Aile ouest). Faites d’illustrations légendées ou muettes, ces histoires partagent la même vision désespérée mêlant fascination pour la mort (les enfants paient un lourd tribu à ce sujet) et une attirance pour ce qui se cache au sein de l’obscurité. H.P. Lovecraft n’est pas loin, Charles Adams et les Surréalistes non plus. La force de ces travaux tient dans la façon dont le dessinateur fait ressortir l’improbable, l’absurde ou le pire du quotidien. Ainsi, le fait divers le plus affreux (cf. les crimes d’Harold et Mona, personnages du Couple détestable cité ci-dessus) devient une anecdote, peut-être pas sympathique, mais pas non plus si terrible que ça finalement. Rétroactivement, le résultat fera frissonner un lecteur devenu complice malgré lui, car ayant ri de ces drames si gentiment présentés.

En résumé, si l’innocence se fait régulièrement trucider par tous les moyens possibles, il n’y a vraiment rien de gratuit dans ces œuvres graphiques aux allures de cauchemar éveillé. Cet excellent florilège forme une porte d’entrée bienvenue dans l’univers génial et inquiétant d’un créateur extraordinaire. Entrez à vos risques et périls !

Moyenne des chroniqueurs
8.0