L'espion qui croyait

« Dieu pardonnera-t-il le meurtre d’un tyran ? »
Né au début du XXe siècle, le pasteur Dietrich Bonhoeffer a subi la Première Guerre. Vingt ans plus tard, il voit d’un mauvais œil la montée d’Adolf Hitler, laquelle risque de précipiter son pays dans un nouveau conflit. L’homme de religion refuse du reste que le nazisme, et celui qui le dirige, s’érigent en culte. Torturé entre ses convictions pacifistes et sa certitude que seule la mort peut arrêter le Fuhrer, il joint des groupuscules qui partagent ses opinions et participe à des complots d’assassinat.

L’Américain John Hendrix a réalisé un solide travail de recherche pour raconter la vie du théologien avec, en perspective, la société allemande des années 1930 et 1940. La bibliographie présentée en fin d’album témoigne d’ailleurs du sérieux de sa démarche. Prenant pour point de départ les publications d’historiens, il construit une véritable oeuvre. À la limite, la question politique demeure secondaire. En fait, le récit porte sur le bien et le mal, lesquels se révèlent parfois à géométries variables. En filigrane, il est également fascinant de constater que l’ecclésiastique et le dictateur affichent des ressemblances : charisme, amour de la patrie, détermination et, surtout, croyance aveugle en un idéal.

Le traitement graphique proposé dans L’espion qui croyait est singulier. Dans la plupart des planches, textes et dessins ont tendance à s’entremêler. Il y a certes une ligne directrice, mais s’ajoutent constamment des apartés apportant des compléments d’information. Ils sont formulés sous forme d’explications, de citations ou de récapitulatifs, souvent consistants. Bien qu’il soit déconstruit, le projet conserve toute sa fluidité.

Imprimé en bichromie, le livre a l’allure d’un vieux manuel scolaire avec ses personnages surannés. Les rouges et les verts sont vieillis et égratignés, il arrive même que les couleurs soient décalées, comme si les films étaient mal alignés. Les illustrations se montrent par ailleurs fréquemment allégoriques, le bédéphile découvre alors des dragons, des attaques de poulpes et des géants ; tous accentuent le propos, sans pour cela le caricaturer.

Les lettres et les mots font corps avec la démarche artistique. Les fontes sont variées, des termes sont pigmentés, certains paragraphes sont droits, d'autres en angle ou emprisonnés dans un nuage noir. Tout cela est réjouissant. Un bémol demeure cependant : le lecteur s’arrache les yeux pour lire les caractères blancs sur fond clair.

Une bande dessinée sur le doute, la résistance et la loyauté à ses idéaux, doublée d’une agréable exploration plastique.

Moyenne des chroniqueurs
8.0