Yasmina et les mangeurs de patates

D ans un laboratoire, l’expérience d’une chercheuse tourne au fiasco. Quelques temps après, loin de là, Yasmina s’adonne à sa passion : mitonner de bons petits plats sains qu’elle partage avec son père. Pour s’approvisionner, elle peut compter sur Cyrille et Marco, les maraîchers rivaux, et sur sa propre collecte de plantes sauvages. Un ingrédient lui manque ? Elle pénètre alors en douce dans le potager de sa voisine installé sur le toit de leur immeuble. Jusqu’ici, la damoiselle s’est plutôt bien débrouillée. Mais tout bascule avec l’irruption soudaine de Tom de Perre qui rase les cultures de ses amis puis inonde le marché de produits à base de pommes de terre qui ont un effet dévastateur sur les consommateurs. Face à ce péril, la cuisinière en herbe n’a plus qu’à se retrousser les manches pour découvrir la vérité.

Imaginez les rayons de votre supérette préférée ou de votre épicerie de quartier littéralement envahis par des sachets en plastique contenant de la patate, sous toutes ses formes et assaisonnée à tous les goûts possibles… Et absolument rien d’autre. Pire ! Un seul essai gustatif et vous voilà complètement accro à ce substitut de repas, ce qui vous oblige à courir chercher votre dose, quitte à l’arracher des mains d’autrui. Pire encore, cet aliment d’un nouveau genre et hautement addictif entraine un comportement pour le moins douteux, comme se rouler à terre ou renifler sous les jupes des dames. Tel est le cauchemar dans lequel le lecteur plonge aux côtés de l’héroïne et que Wauter Mannaert mène de main de maître.

Sous prétexte d’une aventure haute en couleurs avec énigme à la clef, l’auteur belge fustige une certaine industrie agro-alimentaire et ses entrepreneurs peu regardant sur les expropriations de terres, les additifs à l’innocuité contestable ou les tests des laborantins. Ce faisant, il questionne sur l’attitude de chacun par rapport à la nourriture et à sa production. Mieux, il le fait avec humour, comme le prouvent les sempiternelles querelles entre Cyrille (qui asperge son potager aux allées bien alignées de pesticides) et Marco (partisan de laisser faire la nature et des bombes de graines), les effluves de friterie qui collent aux vêtements du papa de Yasmina et font saliver tout le voisinage ou encore l’incroyable jardin de la bien-nommée Belladonna Amaryllis.

Bien que la résolution du mystère puisse paraître un peu facile, le récit va bon train et les événements s’enchaînent habilement. Le ton enjoué et les protagonistes attachants aident à s’immerger totalement. Le dessin, n’est pas en reste. Le coup de crayon, semi-réaliste et assez fin, se révèle aussi plaisant qu’expressif, tandis que le découpage est efficace. La composition des planches n’en est pas moins lisible et inventive. Elle alterne des vues urbaines ou une coupe verticale d’immeuble en pleine page avec des vignettes au contour flou selon un gaufrier de quatre à six cases ou encore, pour certains passages, une séquence démultipliée en plus d’une quinzaine de petites images.

À la fois pertinent et amusant, Yasmina et les mangeurs de patates régale les yeux et l’intellect. Un album savoureux que jeunes et grands apprécieront de déguster.

Moyenne des chroniqueurs
7.0