Le dieu vagabond

Q ui est donc cet énergumène aux allures d'ivrogne qui tient conseil dans ce champ de tournesols ? Entre les pauvres âmes qui viennent glaner une prédiction et les péripatéticiennes voisines, interloquées devant le manège qui anime le coin, le décor vaut à lui seul le détour. Pourtant, lorsque le chapeau melon d'Eustis - c'est le nom du devin si prisé - surgit d'entre les fleurs dorées et que l'oracle se met à narrer son histoire, tout devient si envoûtant.

La mythologie, grecque de surcroît, possède cela de fascinant que chaque personnage à la puissance évocatrice fabuleuse indéniable, interpelle. Fabrizio Dori ne s'y est pas trompé en s'intéressant à une divinité atypique, un satyre déchu. Déroutante, la situation de départ ne sera pourtant que l'amorce d'un voyage magnifique, qui débute dès la prise en mains de l'album. La couverture aux couleurs chatoyantes et vernis sélectif habillée d'un dos toilé gaufré sont les promesses, tenues sans ambages, d'un périple halluciné.

En même temps qu'Aline, le lecteur découvre ce qu'était la vie du personnage, intime de Pan, au sein du thiase de Dionysos. De cette existence hédoniste, Eustis garde une nostalgie forte, qui le pousse à accepter le marché d’Hécate. Pour avoir offensé Artémis, il a perdu son statut et erre désormais sur Terre. Afin de le reconquérir, il va devoir rentrer dans les bonnes grâces des deux autres divinités de la Triade Lunaire, Séléné et Hécate. Ce prétexte sert de ressort au scénario de Fabrizio Dori qui réserve bien des surprises, au gré de pérégrinations dans des lieux mythiques et de rencontres improbables. Pour accompagner le chemin de son héros, l'artiste dont l'amour des arts est connu, convoque des peintres qu'il admire, maîtres impressionnistes ou précurseurs de la Nouvelle Objectivité. Aux yeux du profane, rien de rédhibitoire, l'histoire, aux allures de conte onirique, se suit sans difficulté. L'œil averti reconnaîtra Les jungles de Rousseau dans les représentations de végétation, ou pensera aux verts profonds et aux rouges flamboyants de Giorgio De Chirico. Il côtoiera les jaunes et dorés de Gustav Klimt, sera saisi par les masques à gaz d'Otto Dix et acquiescera devant Les Tournesols ou La Nuit Étoilée de Vincent Van Gogh. Sans parler du sourire devant les clins d'œil à Warhol ou à Hokusai.

Pour autant, l'Italien, dont la précision du pinceau est à saluer, rend hommage à ces modèles sans verser dans la (pâle) copie. Il s'approprie leur style, leur technique, leurs œuvres pour mieux les réinterpréter. Ce choix n'est jamais gratuit et le style endossé participe pleinement à la narration, comme lorsque l'auteur de Gauguin l'autre monde adopte les figures rouges (personnages en ocres sur fond noir) des représentations de la Grèce antique pour retracer les souvenirs de son héros. Et c'est dans une symphonie d'influences de diverses courants et un tourbillon de couleurs chatoyantes que chaque scène trouve sa force et envoûte. Cette poésie escorte jusqu'à son épilogue l'odyssée d'Eustis et de ses compagnons de route, véritable ode à l'art, au voyage et à la rêverie.

Lorsque la forme sublime à ce point le fond, difficile de rester insensible. Fabrizio Dori livre avec Le Dieu Vagabond un album abouti et lyrique qui se révèle, assurément, l'un des plus marquants de cette année qui débute.

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Moyenne des chroniqueurs
8.0