Incantations : le grand œuvre d'Alan Moore

V for Vendetta, Watchmen, The Killing Joke, From Hell, Swamp Thing… À la simple évocation de ces titres, tous les amateurs, qu’ils soient passionnés ou lecteurs occasionnels, répondront d’une seule voix Alan Moore ! En trente ans de carrière, le cultissime scénariste s’est taillé une place à part sur la scène des comics. En parallèle de ses œuvres, un certain folklore s’est également installé autour de l’individu lui-même. Magicien auto-proclamé, il a développé une para-mythologie personnelle (d’où il puise ses idées selon lui). Infiniment méfiant, il refuse toutes les compromissions (et les millions qui vont avec) et reste fidèle à Northampton, malgré les ponts d’or venus d’Hollywood et les lauriers de partout sur la planète. Alors, créateur génial à l’ego démesuré ou ermite hirsute et halluciné ?

Paru originellement en 2013, Incantations : le grand œuvre d’Alan Moore connaît enfin une version française. Cette biographie-enquête retrace évidemment la vie du scénariste, mais, surtout, tente de cerner la réelle personnalité qui se cache derrière la légende. Élevé aux comics Marvel de la période Stan Lee/Steve Ditko, le jeune Alan est un véritable geek. Il connaît parfaitement les mythologies des personnages et les différents artistes qui ont bercé son enfance. La narration séquentielle, c’est son truc et, après des études écourtées, il se lance dans le bain en profitant des innombrables fanzines qui fleurissaient en Angleterre à la fin des années soixante-dix. Il devient une figure de la scène underground et se fait rapidement repérer par Marvel UK, 2000AD et Warrior, les magazines BD anglais où il commence sa carrière professionnelle pour de bon.

Attirés par cette scène très active, les Américains, DC en tête, ne se font pas prier pour attirer ces artistes talentueux et novateurs. Moore fait partie du lot avec des futures pointures comme Neil Gaiman ou Grant Morrison. Le succès est immédiat et fracassant. Watchmen paraît et remet les compteurs à zéro, plus jamais les comics ne seront pareils. Immédiatement dégoûté par les pratiques commerciales des grands éditeurs, Moore préfère prendre du recul tout en continuant d’écrire énormément. Devenu intouchable, il se permet d’aborder tous les genres : la saga érotico-pornographique Les filles perdues (avec Melinda Gebbie), les multiples titres d’ABC Comics (Tom Strong, Prométhéa, etc.) et La ligue des gentlemen extraordinaires (avec Kevin O’Neill). Moins bédé, son dernier projet en date est Jérusalem, est un roman-fleuve fantastico-mystique où il revient sur sa famille et sa ville natale.

Plus journaliste que biographe, Lance Perkin a réalisé un impressionnant travail de recherche et de documentation. Visiblement envoûté par son sujet, sa narration flirte parfois avec l’hagiographie, heureusement sans jamais y tomber totalement. La première partie sur les débuts de la carrière de Moore se montre particulièrement intéressante. Le lecteur y découvre l’origine de sa pensée et les germes qui produiront les chef-d’œuvres à venir. Très techniques, les longs passages tentant de remettre à plat les démêlés juridiques, financiers et moraux entre éditeurs (DC en premier lieu) et le créateur s’avèrent plus arides, mais ont le mérite de laisser entrevoir le fossé qui existe entre l’âme d’artisan d’un Moore et la brutale réalité du média-business américain.

Imposant, détaillé à l’extrême et finalement très éclairant, Incantations : le grand œuvre d’Alan Moore est une lecture indispensable pour mieux comprendre cet auteur aussi original qu’incontournable.

Moyenne des chroniqueurs
7.0