Tempête sur Bangui 1. Tempête sur Bangui

U n peu d’Histoire pour commencer : pays d’Afrique sub-saharienne totalement enclavé, mais aux nombreuses ressources minières (ah, les fameux diamants de Giscard), la Centrafrique n’était essentiellement connue jusque-là qu'en raison du règne ubuesque de son mégalomaniaque et autoproclamé empereur Bokassa Ier. Pourtant, à force d’instabilité politique et de coups de force répétés – le pays n’a connu que dix ans de multipartisme depuis l’indépendance –, la guerre civile s’est invitée dans les JT occidentaux quand le spectre d’un remake du génocide rwandais a surgi dans la région en décembre 2013… Tout avait commencé un an plus tôt lorsque les milices de la Seleka avaient pris le pas dans le nord du pays sur les forces gouvernementales du président Bozizé. C’est précisément à ce moment que s’ouvre Tempête sur Bangui, qui détaille par le menu les événements des mois suivants, la progression des rebelles, la chute de la capitale, puis celle du régime, les pillages, les exactions, le chaos politique et administratif, la mise en place progressive et brouillonne de l’autorité nouvelle.

Raconté de l’intérieur par Didier Kassaï, graphiste et bédéaste local, ce drame est d’abord vécu comme inéluctable. Entre angoisse grandissante, rumeurs alarmistes et fatalisme résigné, la population attend passivement que Bangui la coquette tombe. Mais cette fois, l’entrée des combattants de la Seleka et des nombreux mercenaires étrangers qui la composent sonnera comme le prélude d’une spirale sans fin de carnages et de représailles qui durera jusqu’à l’intervention des forces françaises sous l’égide de l’ONU. Car le conflit se teinte désormais de dissensions ethniques et d’antagonismes religieux.

Principalement musulmans, les assaillants oppriment d’abord la majorité chrétienne de la ville. Mais quand le vent tournera et que les milices Anti-Balaka – groupes d’autodéfense animistes ou chrétiens ainsi nommés car protégés par leurs gris-gris des balles AK (47) – entreront dans la danse, les massacres aveugles et les vengeances sanguinaires s’abattront à leur tour sur les civils islamiques, montrant que la barbarie n’a pas de camp et réside dans le cœur des hommes bien plus sûrement que dans leurs Livres. Mais ceci devrait trouver place dans le second volume de l’exposé historique initié par l’auteur.

Ce premier volet est donc centré sur les événements du printemps 2013, faisant la part belle à l’autobiographie, mais en la mêlant de récits, d’anecdotes, de tragédies ayant émaillé cette période. Ce qui frappe d’abord dans cet ouvrage c’est le ton de la narration. Didier Kassaï utilise un vocabulaire assez cru, prosaïque, mais empreint de truculence et d’effets comiques très inattendus dans ce contexte terrible.

Cette ambivalence est renforcée par le graphisme : une débauche de détails s’empare des images, des plus sanguinolents aux plus burlesques, parfois dans une même scène, rendant toute la dimension effarante et grotesque de la comédie humaine qui se joue là. Autre équivoque, la physionomie des personnages : les Noirs y sont presque caricaturaux, comme échappés du Congo d’avant-guerre d’Hergé, avec ces visages uniformément charbonneux, sans traits saillants, animés seulement d’une large bouche rose et roulant de grands yeux blancs. Malgré cette rusticité, l’expressivité des acteurs du drame est totale. Dernière réussite parachevant la performance, la mise en couleur : une profusion de tons délicats, de teintes profondes, naturelles, intenses, lumineuses, une exceptionnelle maîtrise de l’aquarelle qui happe le lecteur dès le premier feuilletage. Une œuvre qui interpelle à bien des égards.

Moyenne des chroniqueurs
8.0