Sibylline, chroniques d'une escort girl
U
ne alarme discrète ; une silhouette féminine se lève et se vêt dans la pénombre d’une chambre. Elle sort sur la pointe des pieds. Dans le métro, les baskets remplacent les escarpins ; un doigt efface le rouge à lèvre. Les stations défilent ; Sibylline la nocturne redevient Raphaëlle, étudiante en architecture. Provinciale débarquée depuis peu à Paris, c’est Jean, 42 ans, architecte établi qui lui a proposé en premier de l’argent pour prendre un verre ensemble. La jeune femme a refusé, d’abord. Mais l’aide financière de ses parents a été engloutie par l’achat du matériel onéreux nécessaire pour ses travaux d’études. Alors, escort-girl, au final, pourquoi pas ?
Frappé par un rai de lumière, une partie du visage de l’héroïne se détache d’un corps allongé, encore alangui de sommeil, dans un doux flouté en noir et blanc. Une clarté vivace, fragment du soi authentique, entourée des ombres d’une identité de façade : la couverture dit la double existence, jour contre nuit.
Pour sa première bande dessinée, Sixtine Dano se saisit d’un sujet sociétal encore assez tabou qui lui permet d’aborder de multiples thèmes tous très actuels. Pour cela, elle s’appuie sur les témoignages qu’elle a récoltés auprès de plusieurs jeunes gens ayant été escortes. Sans juger, avec sobriété et justesse, l’autrice narre en douze chapitres l’expérience singulière que constitue la prostitution dite « d’intérieur », à travers le parcours de Raphaëlle, 19 ans. Il est question de découverte du pouvoir d’attraction, des injonctions omniprésentes (« Sois belle. Cède à la volonté masculine. »), de la griserie d’une certaine liberté, mais aussi de la précarité estudiantine, de l’envie de profiter malgré la cherté du quotidien. La prostitution « d’intérieur » devient dès lors un moyen, comme un autre, d’obtenir un mieux, un plus financier. Ici, cela se fait avec naturel, sans drame et les clients de l’héroïne apparaissent aussi divers qu’anodins (ou presque). Ce glissement sans heurt dans l’univers de l’intimité tarifée et ce choix de vie alors même que la protagoniste est aidée par ses parents pourront en déconcerter certains ; toutefois, au fil des pages, cet a priori s’amenuise. Par ailleurs, le cas de Leïla, amie de Raphaëlle, fait contrepoint. Issue d’un milieu plus modeste, elle semble davantage happée par le côté sombre de cette activité, n’ayant pas su fixer les limites au contraire de sa camarade.
L’album tire également sa force de son traitement graphique. Issue du monde de l’animation, Sixtine Dano déploie une mise en image très cinématographique. Travaillées à l’encre et au fusain, ses planches sont portées par un trait doux, expressif, fait d’ombres cotonneuses et de lumière. Les instants y paraissent parfois suspendus et une sorte de délicatesse se dégage d’un geste, d’un regard. Quant à la sexualité, elle y est montrée sans voyeurisme outrancier et s’accorde au diapason des relations établies ; prosaïque pour la clientèle, plus sensuelle pour un amour d’été respectueux et partagé.
Roman graphique captivant et bien mené, Sibylline. Chroniques d'une escort-girl révèle le talent d'une artiste à suivre. À découvrir.
7.0
