Gatsby le magnifique (Fordham) Gatsby le magnifique

N ick Carraway se remémore Gatsby, ce romantique doué pour l’espoir, empli des promesses de la vie et de rêves illimités. C’était au début des années vingt, sur la côte est américaine, sur le détroit de Long Island, à proximité de New York. De retour d’Europe et du premier conflit mondial, il s’installe à West Egg, avec le projet de devenir courtier. Il retrouve sa cousine Daisy, mariée à Tom Buchanan ; le couple est fortuné et vit dans une luxueuse villa. Nick y fait la connaissance de Jordan Baker, star championne de golf. Il plonge ainsi, en témoin éberlué, dans l’insouciance des riches, l’oisiveté des individus et le cynisme de ceux qui sont au-delà de la société. Il pénètre malgré lui dans une dimension où les détails deviennent des mondes, où le désœuvrement incite à tuer le temps, et bien d’autres choses. Tom a une maîtresse et met le jeune homme dans la confidence. Des beuveries sont organisées à Manhattan. Dans le même temps, il est intrigué par son voisin, un certain Gatsby, affichant une opulence indécente et mystérieuse, qui donne des fêtes somptueuses, sans invitations, ouvertes à toutes et tous. Il le surprend également, la nuit, sur la plage, tendant les mains vers une lumière qui déchire les ténèbres. Il est au cœur de toutes les curiosités : quelle est son histoire ? D’où lui vient sa fortune ? Qui est-il ?

The Great Gatsby de Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) a été publié en 1925. Il disparaitra rapidement des librairies pour cause de ventes insuffisantes et ne sera considéré comme un classique incontournable qu’après le décès de son auteur. Plusieurs fois adapté au cinéma, traduit et retraduit régulièrement, c’est une œuvre qui se dérobe, un récit qui ne se laisse pas enfermer et échappe souvent à ses adaptateurs. Fred Fordham au scénario (Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, d’après Harper Lee) et l’illustratrice et portraitiste Aya Morton (His Dream of the Skyland) proposent, en 2020, leur vision de Gatsby Le Magnifique. Leur travail est fidèle à l’original, respectant la chronologie des faits, le contexte et les caractéristiques de chacun des personnages. Ils exposent avec retenue et précision cet univers décadent, teinté de racisme et d’idéologie sur la domination blanche (incarnés par Tom), la vacuité des conversations, la superficialité des relations humaines et, a contrario, la violence des passions.

La plus-value artistique est attendue du côté du dessin et, à ce titre, les choix d’Aya Morton sont remarquables. Son trait est réaliste, dépouillé et trouve le point d’équilibre entre la fixité des corps et d’imperceptibles mouvements révélant des tourments internes. La mise en couleurs, sobre, élégante et signifiante, contribue à dire ce que les mots ne peuvent pas exprimer. La jungle new-yorkaise est oppressante, les corps sont sensuels, l’atmosphère tragique vient contredire, comme chez Fitzgerald, le bonheur de façade des protagonistes. Derrière le bleu de la piscine, le champagne doré, les lustres flamboyants et les marbres rutilants, est révélé, comme en filigrane, un malaise croissant, qui atteindra son apogée dans le dénouement tragique. L’inventivité de la dessinatrice se révèle particulièrement dans l’agencement de la planche, les cadrages retenus, dans l’explosion des contours et le jeu sur les tailles et les formes des cases.

Le propre des chefs d’œuvre est d’être renouvelés à chaque lecture, à chaque tentative d’adaptation. Gatsby Le Magnifique, le roman, ne sera jamais épuisé. Intelligemment, cet album n’en a pas la prétention. Il a pour projet de mettre en valeur ce que l’image peut révéler, en contrepoint du texte, en augmentant ses possibles. Le pari de Fordham et Morton est réussi et constitue un bel exemple de ce que la bande dessinée peut apporter à la littérature : être un exhausteur de sens et de beauté.

Moyenne des chroniqueurs
8.0