Le serpent à deux têtes

S ud de l’Australie, tout début du XIXe siècle. Tué lors d’un combat, le valeureux M’rrangoureuk est revenu de l’au-delà ! Évidemment, il a changé et tous ne le reconnaissent pas. Qui serait resté le même après une telle expérience ? Peu-à-peu, il reprend ses esprits et goût à la vie. Son savoir sera utile à la tribu, surtout que d’étranges hommes blancs ont été signalés ici et là. Plus loin, dans un autre monde et un autre temps, William Buckley, un bagnard transporté de force au fin fond de la planète, tente sa chance. Profitant des fêtes de Noël, il s’évade, préférant les dangers de l’inconnu à la prison. Lui aussi va devoir ré-imaginer son existence s’il veut survivre sur ces terres sauvages...

Gani Jakupi fusionne anthropologie et anecdote historique pour mieux raconter l’histoire des peuples et le choc des cultures. Âpre fable remplie de fureur, Le serpent à deux têtes plonge le lecteur en Océanie au moment où les Anglais commençaient à peine à appréhender la grandeur et la diversité de ce continent. Même si le sort et le devenir des nations sont présents dans le décor, l’auteur de Retour au Kosovo préfère s’intéresser à ceux des hommes et des femmes. D’un côté, les Aborigènes, leurs rites et leurs traditions, de l’autre, un individu esseulé forcé à tout réapprendre pour sauver sa peau (dans les faits, Buckley passa trente-deux ans au cœur du bush sans contact avec les siens).

Habilement construit autour de longs monologues, le scénario narre simplement un fait divers improbable et les conséquences de celui-ci sur ses acteurs et les ajustements nécessaires afin que les légendes et les mythes soient respectés. La plasticité cognitive et la nature incroyablement ouverte des autochtones (particulièrement au regard avec l’attitude des colonisateurs) est à relever et à souligner. Sans tomber dans le rousseauisme ou l’angélisme, Jakupi réussit admirablement à retranscrire la richesse culturelle et la bienveillance de ces peuples premiers.

Visuellement très fort, le dessin se montre à la hauteur de l’ambition du projet. Dans un style faussement simple qui peut rappeler celui de Gipi et grâce à une mise en couleurs inspirée, le dessinateur impose une ambiance soutenue et prégnante tout au long de l’album. Le seul bémol vient du choix de la police de caractère. Trop froid et mécanique, le lettrage brise malheureusement un peu l’unité esthétique de l’ouvrage. Défaut certes secondaire, mais bien présent.

Robinsonnade sur terre ferme lorgnant vers l’ethnologie, Le serpent à deux têtes est une lecture prenante, dense et extrêmement enrichissante, peu importe le point de vue ou le bout de la lorgnette choisi pour le découvrir.

Moyenne des chroniqueurs
7.0