Maldoror et moi

U n livre peut parfois si bien entrer en résonance avec un individu et tellement l’imprégner qu’il le transforme en profondeur. Quand le terrain est propice, c’est encore plus aisé. En empruntant par hasard Les chants de Maldoror dans la bibliothèque paternelle, Martin, dix-sept ans, en fait l’expérience. Il trouve dans ce texte un écho puissant dans sa tristesse et cette révolte permanente qu’il porte comme chevillée au corps. Au point de basculer ?

Œuvre poétique en prose parue en 1869, Les chants de Maldoror est passé à la postérité grâce à sa redécouverte par les surréalistes qui l’ont porté aux nues et à la trajectoire fulgurante de son auteur, mort à seulement vingt-quatre ans. Depuis, l’ouvrage du comte de Lautréamont, alias Isidore Ducasse, continue d’intriguer, voire de fasciner. Évoqué et repris dans la littérature, au cinéma et dans la chanson – y compris par des rappeurs -, il s’est aussi un peu immiscé dans la bande dessinée à travers une adaptation en one-shot par Edmond Baudouin en 1994, puis en devenant le centre d’une intrigue dans La chambre de Lautréamont, signé Corcal et Édith (chez Futuropolis, en 2012).

Cet écrit porte un potentiel évident, cependant en livrer une version mise en images constitue un défi que Benoît Boyart et Laurent Richard viennent, à leur tour, de relever, dans un album paru récemment aux éditions Glénat. Ensemble, ils ont choisi de transposer le texte de Ducasse à notre époque et de montrer comment celui-ci influe sur l’existence d’un lecteur adolescent. Ténébreux et solitaire, ce Martin représente le jeune souffrant d’un mal-être, plutôt isolé et se réfugiant dans une musique hardcore (son groupe s’appelle Skeleton, tout un programme) et des actes morbides. À cet égard, la scène introductive se veut parfaitement éloquente. Ensuite, la narration balance entre la lecture du livre par le personnage - ponctuée de ses commentaires -, des séquences brouillant la limite entre réalité et fiction, et son quotidien entre domicile et lycée. Incarné – imaginairement ? -, Maldoror initie Martin, l’interpellant, attisant la flamme de sa haine des autres et du système. La descente aux enfers est amorcée et les relations avec les autres protagonistes, à commencer par le père, s’étiolent au rythme des rencontres.

Le verbe de Lautréamont reste omniprésent, des passages entiers étant repris tels quels, de même que le découpage en six chants, toujours plus sombres. Les amateurs apprécieront. Pourtant, il manque une flamme, un élan. Pris dans ses tourments, le lycéen ne suscite guère d’empathie. Même lorsque l’une des raisons qui expliqueraient son malaise est évoquée, il est difficile de se sentir vraiment touché. Cependant, la partition graphique, en noir et blanc, de Laurent Richard est maîtrisée et restitue bien l’ambiance délétère du propos, la fantasmagorie qui prend de l'ampleur, l’engagement dans une voie de violence, tout en engendrant une certaine répugnance envers ce glissement. Le final laisse, quant à lui, un peu dubitatif.

Malgré quelques bémols, Les chants de Maldoror constitue une adaptation assez fidèle de l’œuvre originale, en lui apportant une petite touche à la fois moderne et intemporelle.

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Moyenne des chroniqueurs
6.0