Dans la gueule du Loup

N ice 2014. Mahmoud, Abdel et Nina se retrouvent autour d’un café. Banale retrouvaille ! En apparence seulement, car au cœur de leur discussion, il y a la Tchétchénie et les Russes, le Djihad et l’Irak. Grozny, Falloujah, deux destins, mais un grand nombre de similitudes.

Anne Vivat signe avec Jean-Marc Thévenet une fiction qui s’inspire, de manière biographique, de ses reportages pour couvrir les conflits qui fleurissent malheureusement ici et là…

Dans la gueule du loup s'articule autour de la conversation de deux anciens combattants rencontrés sur le terrain par Nina et qui parlent de leur guerre, l’un pour défendre son pays, l’autre pour se donner un but. Mais « les bonnes raisons de partir au combat ne sont jamais celles d’y rester » et l’exil, ou le retour, en France laissent un goût amer : celui de l’inachevé pour l’un, de la duperie pour l’autre.

Anne Vivat est journaliste, « intermédiaire » dit-elle, et à travers Nina elle exprime certains principes qui lui servent de fil d’Ariane professionnel. D’abord une neutralité, mais l’est-on vraiment lorsque plus de soixante pages décrivent la guerre vue du coté tchétchène et uniquement une quinzaine du côté russe, sans parler de Falloujah qui n’est là que dans les premiers instants de ce récit ? Il y a toujours un parti pris, même en essayant de contextualiser les choses, c’est humain même pour celle qui désire transmettre en toute impartialité ce qui se passe aux quatre coins de la planète. Ensuite, il y a le respect des personnes rencontrées et ce souci de se fondre dans la masse à en devenir transparente pour pouvoir aller partout et rencontrer ceux qui subissent les exactions liées aux combats. Enfin, il y a la conviction que malgré les atrocités, il reste encore une part d’humanité, souvent du coté de ceux qui ont tout perdu ; « qui possède le moins donne le plus » résume l’un des protagonistes. La grand reporter semble croire en ces moments de poésie où la vie arriverait à prend le pas sur la mort, ne serait-ce que l’espace d’un instant. En cela, le travail de Horme est à souligner. Si le dessinateur de Elle s'appelait Sarah fait preuve d’un réalisme saisissant dans la retranscription du quotidien, il sait surtout dépeindre ces moments de tension et de drame avec une retenue et, oserait-on dire, une beauté qui - aidée par une bichromie judicieusement employée – confère à certaines planches une réelle profondeur émotionnelle. Le seul risque : esthétiser ce qui demeure de sales guerres !

Tout conflit est un piège, Dans la gueule du loup est une réflexion sur le regard porté aux autres, une fenêtre ouverte sur ceux et celles qui sont pris sous le feu des belligérants et qui croient cependant en des jours meilleurs ! Reste à regretter qu’entre la réalité et la fiction, l’une ait cédé le pas à l’autre ! Mais peut-être est-ce là le prix à concéder pour que tout un chacun accepte de regarder, ne serait-ce que brièvement, la vérité en face… et de s’interroger !

Moyenne des chroniqueurs
6.0