À mains nues 1. 1900-1921

I ssue d’un milieu modeste, Suzanne Noël a eu la chance d’épouser un jeune dermatologiste bientôt prospère. Ce dernier lui offre une vie de luxe et d’oisiveté. Elle veut cependant plus et entreprend des études de médecine. Au début du XXe siècle, elle est incontestablement une précurseure. La docteure en vient à pratiquer la reconstitution faciale, celle qui apporte de la dignité aux gueules cassées et aux enfants mordus par des chiens. De fil en aiguille, elle s’intéresse à la chirurgie esthétique pour ainsi redonner un peu de fierté à celles dont les traits affichent cruellement le passage des ans.

Le récit de Leïla Slimani est celui d’une femme tout en contradictions. Trop pressée de sauver le monde, elle s’occupe assez peu de sa fille. Affirmée et déterminée, elle ne se perçoit pas comme une féministe, les suffragettes lui reprochent du reste de refaire les minois afin qu’ils plaisent à leurs compagnons. Alors que l’époque est largement dominée par les hommes qui comptent bien garder leurs privilèges, l’héroïne obtient le support de son époux lorsqu’elle s’inscrit à l’université, puis celui de praticiens qui l’encouragent et n’hésitent pas à témoigner de leur confiance en lui donnant des responsabilités. D’abord au service du peuple, elle affirme ensuite son savoir en prodiguant ses soins à Sarah Bernhardt, puis fréquente les cercles des riches amateurs d’art. Devenue célèbre, elle illustre la une du Petit journal et du Petit écho de la mode.

La question du portrait est du reste au cœur de cette histoire, la chirurgienne répare les visages qu’elle considère comme une matière que l’on peut modeler ; pour conserver une trace de sa création, elle les prend en photo avant et après l’intervention. La protagoniste est par ailleurs fascinée par le traitement des corps dans les peintures de Paul Cézanne et Edgar Degas, de même que par la technique de Giuseppe Arcimboldo qui représente les figures avec des motifs de fruits. Tout cela est évidemment une métaphore de son travail. Les peintres réalisent leurs œuvres avec la toile et les pinceaux alors qu’elle découpe la peau avec son scalpel, mais la finalité demeure sensiblement la même : créer le beau.

Clément Oubrerie poursuit sa fresque de Paris à la Belle Époque, une démarche qui trouve son origine dans les quatre tomes de Pablo et s’est prolongée dans certains épisodes d’Isadora. Bien que les projets précédents aient été scénarisés par Isabelle Birmant, le style unique de l’illustrateur assure une réelle continuité entre les destins dépeints par les autrices ; Picasso consolide d’ailleurs le lien en acceptant de faire une courte apparition dans l’album.

Une biographie réussie, celle d’une âme libre, en avance sur son temps, sans qu’elle en soit vraiment consciente.

Moyenne des chroniqueurs
7.5