Résumé: Réalisatrice de documentaires sonores pour Arte radio, France Culture et la RTS, preneuse de son pour le cinéma documentaire, Nina Almberg est aussi l'autrice de deux récits parus aux éditions Hors d'atteinte :
La dernière amazone (2021) et
Pour Suzanne (2023). Chez Steinkis, elle a publié Quatre vies de Mario Marret (avec Laure Guillebon, 2023). Elle anime également des ateliers de réalisation sonore et d'écriture auprès de publics variés.
L
a lumière des projecteurs peut révéler une actrice. Parfois, elle met aussi au jour une conscience engagée.
Avec Sois femme et tais-toi : dans l’œil de Delphine Seyrig, Nina Almberg et Arianna Melone signent un récit dessiné consacré à une figure majeure du cinéma français et des mouvements d’émancipation. Le livre retrace la trajectoire intime et militante de Delphine Seyrig, disparue en 1990, en faisant dialoguer son chemin de vie avec celui de sa mère, Hermine de Saussure. Dès la couverture, ce miroir s’impose : deux silhouettes, deux itinéraires, deux héroïnes réunies par une même quête d’indépendance, comme si la mer et la caméra répondaient à un identique appel de liberté.
L’histoire s’ouvre en 1968, lors d’une projection parisienne de Baisers volés de François Truffaut. Une réplique entendue à l’écran « Ce n’est pas une femme. C’est une apparition » agit comme un déclic. Derrière l’icône blonde en robe rouge se tient une artiste en pleine prise de conscience. Nina Almberg déploie alors l’éveil intellectuel et citoyen de Delphine Seyrig, tandis que la vie de sa mère, passionnée de navigation, se développe en contrepoint. Hermine de Saussure rêvait de sillonner les mers avec son amie Ella Maillart, aspiration difficilement conciliable avec les normes de son époque. Deux générations, des ambitions contrariées ou réinventées, un même désir de liberté.
Au fil des pages, la comédienne s’impose comme l’une des voix fortes des mouvements pour l’égalité. Signataire du Manifeste des 343 en 1971, elle se mobilise pour la légalisation de l’avortement et accompagne concrètement des personnes dans leurs démarches. Le livre évoque aussi son regard lucide sur l’industrie cinématographique, où les personnages féminins restent souvent réduits à des rôles d’ornement. Refusant cette assignation, Delphine Seyrig privilégie les réalisatrices et s’allie notamment à Chantal Akerman pour Jeanne Dielman. Puis vient le passage derrière la caméra : avec Carole Roussopoulos, elle coréalise le documentaire Sois belle et tais-toi !, donnant la parole à de nombreuses actrices sur leur condition dans un milieu dominé par les hommes. Le volume restitue ces étapes marquantes avec clarté et fluidité, en éclairant les mobilisations des années 1970.
L’écriture de Nina Almberg se distingue par sa précision et sa limpidité. La narration circule entre sphère privée et espace public, entre héritage familial et affirmation de soi. Les images d’Arianna Melone accompagnent ce mouvement avec une palette contrastée : tonalités chaudes et flamboyantes pour Delphine Seyrig, nuances plus bleues pour le volet consacré à sa mère. Ce dispositif visuel renforce le jeu de diptyque tout en soulignant les liens invisibles entre ces deux figures. La douceur du trait contraste avec la violence des situations évoquées, conférant à l’ensemble une dimension à la fois sensible et engagée.
Au-delà du simple portrait biographique, l’ouvrage ouvre une réflexion plus large. Entre aspirations individuelles et contraintes familiales, comment articuler carrière, activisme et transmission ? Derrière la notoriété publique affleure une interrogation intemporelle : faut-il trancher entre vie professionnelle et vie intime, ou inventer un équilibre encore fragile ?
Porté par une solide documentation et complété d’un carnet final, Sois femme et tais-toi : dans l’œil de Delphine Seyrig esquisse le portrait nuancé d’une artiste devenue référence dans les combats pour l’égalité. Un récit graphique éclairant, qui montre combien les mobilisations des années 1970 continuent de résonner dans le présent.