Résumé: « La nuit ne nous appartient pas. Elle recèle ses propres mystères. »
Nocturnos plonge dans le monde éthéré de la nuit, lorsque l'atmosphère banale du jour cède la place à une atmosphère mystérieuse où tout semble possible. À la tombée de la nuit, l'obscurité semble vaste et indomptable, les morts peuvent s'immiscer dans le monde des vivants, et la distance entre l'imagination et la réalité semble plus proche que jamais.
D
epuis toujours, la nuit a été le moment de tous les possibles et de toutes les interrogations. Où va donc le soleil une fois disparu derrière l’horizon ? Va-t-il seulement revenir ? Et cette faune étrange qui apparaît d'un coup ? Que se passe-t-il au fond des bois ? Pff, autant dormir, puisqu’il n’y a rien d’autre à faire et que c’est nécessaire. Oui, mais quand l’insomnie s’installe ? Que les démons de minuit viennent s’ajouter aux doutes hérités de la journée ? Est-il possible de lutter ? Vérifions immédiatement sur un écran. Au moins, lui, il ne s’éteint jamais. Par contre, pas sûr que son rayonnement soit aussi réconfortant que celui des premiers rayons de l’aube.
Enfin traduite en France, Laura Pérez débarque avec Nocturnos, son troisième album. Cette illustratrice et autrice reconnue à l’international propose un formidable récit choral, entre introspection et méditation philosophique. Organique et fantasmagorique, tout en étant solidement rattaché à notre époque, le scénario entraîne le lecteur dans une folle course nocturne, où les temporalités se croisent et les réalités se juxtaposent. Flux de conscience, lynchien ou labyrinthique, les adjectifs ne manquent pas pour tenter de décrire ce type d’histoire. Obscure ou imbitable sont parfois également utilisés. Heureusement, ce n’est absolument pas le cas présent. En effet, la narration de Pérez s’avère totalement limpide et, même si elle n’emploie pas la ligne la plus directe, son écriture se montre somme toute facile d’accès.
Du plus lointain passé à un futur à peine esquissé, les personnages se succèdent, vieillissent subitement ou retrouvent leur jeunesse le temps d’un rêve. Les liens entre les différentes lignes narratrices semblent ténus, mais se révèlent en fait aussi solides que la soie de la toile de l’araignée. D'ailleurs, en compagnie de beaucoup d’autres créatures de la nuit, cet animal est appelé à jouer un rôle pivot. Totems, guides ou passeurs hérités des traditions animistes ancestrales, ils se joignent aux réseaux sociaux et aux scintillements des étoiles, comme autant de cairns balisant cette incroyable traversée des ténèbres. Nonobstant ce mysticisme, les différents épisodes restent profondément ancrés dans un quotidien des plus cartésiens : enfance, adolescence, passage à la vie d’adulte, vieillissement, sa place au sein de la société, les conséquences de ses actes. Résultat, il est impossible de ne pas se reconnaître ou d’être touché à un moment ou un autre de cette fable universelle.
Superbement mis en image par l’intermédiaire d’un trait précis et vibrant à la fois, Nocturnos est doté d’une mise en page d’une efficacité redoutable. Naturelles et imperceptibles, les transitions d’un «état» à l’autre provoquent un léger état de confusion. Celles-ci renforcent l’atmosphère constamment entre deux eaux de l’ouvrage. Rêve et réalité s’enchâssent, se succèdent, tandis que, à peine apparus, les enjeux se résolvent comme par magie, d’un simple battement d’aile de hibou. Rien ne fait sens, sauf que tout est parfaitement logique. Le ressenti général qui en ressort est tout bonnement extraordinaire.
Complètement maîtrisé du début à la fin, Nocturnos est un de ces livres qui, une fois refermé, continue à venir hanter longtemps les esprits. Chaudement recommandé.