Ê
tre poète, même reconnu, ça ne nourrit pas son homme. Alors, quand l’écho de son talent se perd avant la fin de la rue, il faut savoir faire des compromis. Pour Petruello, c’est accepter l’offre (inespérée) d’une grande entreprise. «Votre calligraphie est impeccable, elle va beaucoup nous servir» lui a expliqué le DRH. Il intègre un département et est chargé de recopier des phrases. Pourquoi ? Dans quel but ? Ce n’est pas de son ressort. Sans parler que l’ambiance de ces bureaux est plutôt glaciale, voire mortifère : jalousie, jeux de coulisse et un patron élusif tout puissant… Qu’est-il allé faire dans cette galère ?
Conte kafkaïen moderne ? Variation sur l’absurdité du monde du travail inspirée par la série Severance ? Récit miroir sur le sort de l’artiste ? Très ouvert et doté d’une construction ambitieuse, L’élu est un ouvrage immersif et particulièrement prenant. À la fois parfaitement mené par un personnage principal sympathique et énigmatique du fait de l'étrange cadre professionnel plus proche de L’Enfer de Dante que d’une start-up de la Silicon Valley, le scénario distille constamment son lot de surprises et de révélations. Rien ne semble avancer et pourtant, rien n’est jamais immobile. Le héros y compris, même s’il ne comprend pas grand-chose à ce qui lui arrive. Il prend d’ailleurs de nombreuses notes, afin d’y voir plus clair. Ces petits résumés dédoublent la narration et offrent un recul surprenant à la lecture, mais pas que.
En effet, cette astuce scénaristique apporte également un regard inédit sur le travail du dessinateur. Ces textes griffonnés sont d’une certaine manière le matériel de départ sur lequel Antonio Pronostico construit ses planches. Quelques mots que l’artiste sublime et transforme en une vraie bande dessinée. Et quel résultat ! Architecture sévère rappelant le Futurisme, silhouettes tirées à quatre épingles (Italie oblige) et mise en scène digne du meilleur théâtre contemporain, il se dégage de l’album une atmosphère formidable. L’ensemble est soutenu par un trait oscillant, vibrant presque, entre réalisme et caricature, avec de petites touches surréalistes ici et là. Difficile de ne pas être happé, surtout que les rebondissements peuvent venir de partout et à n’importe quel moment.
Doté d’une identité forte, tant visuellement que formellement et thématiquement, L’élu est une réussite à tous les points de vue. Cette nouvelle perle à la frontière des genres de la collection Aux Confins est à découvrir d’urgence.