Résumé: Un jeune couple, Germaine et Joseph, se marie à Amiens. Ils sont nés dans la même rue, se sont toujours aimés. Elle a un bon poste à l'administration des Téléphones, dans le service dirigé par son père. Lui sort d'une école d'ingénieur, grâce aux quelques économies de sa mère. Sauf qu'il n'y a pas de travail pour lui en France. Alors ils partent. Joseph a accepté la place de directeur de la Société Anonyme des Mines de l'Équateur, la SAME. Quinze jours de traversée et ils accostent à Panama, en attente d'une lettre de crédit pour rejoindre Guayaquil. Cette lettre n'arrivera pas. L'entreprise est en faillite. Le voyage s'arrête là. À Panama, avec ses codes, ses castes, les Européens et les Américains blonds d'un côté, et les communautés africaine et antillaise venues construire le canal, de l'autre, dans le barrio negro. Germaine retrouve les réflexes de sa classe : grande efficacité pour s'intégrer là où il faut, et mépris affiché pour celui qui ne respecte pas les convenances. C'est-à-dire Joseph. Joseph qui ne trouve pas de solutions, s'oublie dans l'alcool, accepte des métiers déshonorants, « fréquente les indigènes » et, peut-être le pire de tout, ne s'en cache pas. José-Louis Bocquet poursuit les adaptations des « romans durs » de Simenon et réalise ici un travail d'orfèvre en détaillant la déliquescence d'un couple dans ce milieu colon des années 1930. À la finesse du texte, répond celle du dessin de Javi Rey qui, en quelques traits, fait passer l'amertume sur les visages et l'atmosphère de l'Amérique centrale.
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anama, début des années 30. En route vers l’Équateur où il a accepté une place d’ingénieur dans une compagnie minière, Joseph Dupuche a la mauvaise surprise d’apprendre que son futur employeur vient de déclarer faillite. Bloqué entre le Golfe du Mexique et l’océan Pacifique avec sa femme, Germaine, il est obligé d’improviser. Heureusement, il peut compter sur la solidarité de la communauté française locale. Une drôle de faune d’ailleurs, cependant, comme le lui apprend l’un d’eux, Eugène : «Ici, il n’y a pas de déshonneur.» Bien obligé, il accepte des petits boulots en deçà de ses qualifications et intègre peu à peu la société panaméenne ; sa compagne aussi, par la force des choses. Néanmoins, petit à petit une distance s’installe entre les jeunes mariés. Il se met à boire plus que raison et à tourner autour des filles de la rue. De son côté, son épouse n’est pas indifférente aux attentions que lui porte Christian, un expatrié prospère.
Cinquième roman dur à se voir adapter en bande dessinée, Barrio Negro a été publié en 1935. Georges Simenon avait entrepris à l’époque un tour du monde et s’était inspiré de son séjour en Amérique Centrale afin de nourrir une intrigue psychologique dans un cadre lointain. Joseph et Germaine, deux jeunes innocents, découvrent un univers insoupçonné et prennent en pleine face un choc culturel dont ils ne ressortiront pas indemnes. Colonialisme, racisme, ségrégation, tentations, chaleur des tropiques, l’écrivain ne laisse pas beaucoup de chance à ses personnages. Le drame était écrit d’avance. Par contre, derrière la description frontale et saignante de ce microcosme exotique, Simenon parvient à laisser parler son cœur. Malgré sa déchéance sociale et économique, Joseph conserve son humanité et ose se placer au-dessus des préjugés et des railleries. Rien que pour ça, il est un héros ; tragique, pouilleux et déclassé, peut-être, mais droit dans ses bottes.
Quelques textes récitatifs se font remarquer au fil des pages, signe que José-Louis Bocquet a été un peu serré aux entournures dans son travail de mise au format BD. Rien de très grave, même si le rythme de la narration en souffre par moments. Cela dit, celle-ci s’avère magnifiée par les excellentes illustrations de Javi Rey. Trait et encrage d’une finesse rare, ambiance lumineuse, le dessinateur se démarque. En plus des décors et de l’atmosphère parfaitement restitués, il offre également un festival graphique au niveau de la distribution : écrasées par la chaleur et par l’usure de l’attente, les silhouettes sont marquées dans leur chair, tandis que les faciès portent les marques de tous les espoirs déçus. Résultat, le ressenti général s’avère impressionnant.
Scénaristes et artistes inspirés au service d’un corpus majeur de la littérature, la collection Simenon et ses Romans durs continue de s’imposer comme un modèle du genre. Une dernière pensée pour Joseph, il y aura cru jusqu’au bout et aura tout tenté pour mener sa vie dignement. Cruelle, la réalité de son époque ne lui aura pas fait de cadeau.