Résumé: Après une entrée remarquée dans le dessin animé et le roman graphique, Lucrèce Andreae partage son expérience de la maternité dans une autobiographie percutante, parfaite illustration du malaise de toute une génération.
Jeune, belle, talentueuse, elle a trouvé l'amour. Maintenant elle veut un bébé. Les enfants, c'est son truc, elle adore, elle connaît. Mais la sienne, sa merveille, sa perle, elle va lui offrir un rêve incarné. Elle n'est pas de celles qui gueulent sur leurs mioches, elle vise un idéal : le respect de l'enfant. Elle ne le sait pas encore : les enfants sont des plaies, et la maternité irréversible.
L
ucrèce Andreae met en scène une existence qui semble accomplie : une idylle romantique, un cercle amical solide, un métier exercé par passion. L’arrivée d’un enfant apparaît alors comme une évidence, d’autant qu'elle a grandit dans un environnement où les bambins sont synonymes d’amour inconditionnel et sublime. Pourtant, à la naissance d’Eden, les certitudes vacillent : les ouvrages consacrés à la maternité et à l’éducation se révèlent impuissants face à la réalité brute du quotidien.
Dans ce deuxième récit, après Flipette & Vénère, l'autrice déplace son regard de l'engagement politique vers une réflexion sur la maternité. L’album autobiographique démonte l’idée selon laquelle enfanter constituerait l’étape logique d’une vie de femme et relèverait d’une compétence innée. Les difficultés liées à l’allaitement, la sensation d’un corps confisqué, l’impression d’étrangeté face à ce nouveau-né qui affirme déjà son tempérament fissurent le mythe de l’instinct naturel. L'attachement maternel y apparaît mouvant, traversé d’élans et de doutes. La caricature, volontairement poussée, accentue la portée critique et permet de frapper avec force. L’éducation positive, omniprésente dans les librairies et les médias, est interrogée à son tour : prescriptions contradictoires, exigences irréalistes, accumulation de conseils qui, loin de soutenir, renforcent la solitude, l’angoisse mais surtout la culpabilité de mal faire. En filigrane émergent les questions de santé mentale et de répartition des charges au sein du couple.
Graphiquement, le feutre confère au trait une intensité vibrante. La bédéiste s’affranchit des cases traditionnelles, des phylactères : les pages se déploient tel un cahier dessiné, rétrospectif et thérapeutique. Les compositions fourmillent de détails, traduisant l’étouffement, la saturation mentale, le sentiment de débordement. L’insertion de véritables extraits de journal intime renforce l’authenticité du propos et favorise l’identification, même si l’écriture manuscrite exige parfois un temps d’adaptation. Cette liberté formelle accompagne la sincérité du texte et amplifie sa puissance.
Œuvre dérangeante, nécessaire et courageuse, Amère fissure les injonctions, déculpabilise les mères et éclaire les pères sur leurs responsabilités. À tous les jeunes de 29 ans qui recevront une lettre d’Emmanuel Macron les incitant à devenir parents, lisez cette bande dessinée pour découvrir l’envers du décor.