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enis Robert, jeune journaliste de province, intègre dans les années 90 l'équipe de Libération. Son souhait ? L'investigation avec un grand "I". Mais la frilosité de ses responsables à ne pas vouloir froisser les "grands" de ce monde le déçoit. Après une période à ronger son frein, il se jette donc à corps perdu, et quasiment en indépendant, sur les traces de mouvements de fonds illicites à travers l'Europe. Financement des partis politiques, pots de vin, commissions occultes, etc. Entre deux romans, il va s'impliquer dans son enquête, souvent au détriment de sa vie personnelle.
Affaire rime avec Robert. Rien de plus naturel donc pour Denis Robert, journaliste et romancier, que d'y être plongé jusqu'au cou. Avec L'affaire des affaires, il tente de raconter son parcours, de ses débuts dans le journalisme jusqu'à ses nombreuses mises en examen pour difamation envers des groupes financiers ou des personnalités publiques, Clearstream étant de loin la plus connue. S’il y a un trait de caractère à retenir, c'est bien l'ardeur dont fait preuve le reporter à continuer, coûte que coûte, dans la même direction, sans rien lâcher et quelles qu'en soit les conséquences professionnelles ou personnelles. L'affaire des affaires n'est pas un nouveau brûlot destiné à relancer une polémique ou une enquête. C'est un journal au ton détaché, que Denis Robert propose, comme s'il utilisait cette série comme psychanalyse destinée à atténuer les effets psychologiques de ses enquêtes, des pressions subies et des mises en examen successives. Témoignage de plus de quinze années d'engagement dans le journalisme d'investigation sans concession.
Laurent Astier (Cellule poison), sur un story-board de Yann Lindingre (Titine au bistrot, Chez Francisque), met son crayon au service du journaliste pour donner vie à un récit qui est plus proche de mémoires que d'un polar financier. L'ambiance n'en est pas moins noire et si le trait est légèrement plus rond qu'à son habitude, l'absence de colorisation renforce l'impression de pessimisme ou plus exactement de fatalisme latent. Les quelques scènes de liesse ou de bonheur éphémère ne font rien à l'affaire, le voile sombre des magouilles politico-financières continue de s'étendre en s'adaptant aux nouvelles technologies, les transactions électroniques remplaçant efficacement les mallettes de petites coupures. Ce n'est pas nouveau et ce n'est pas près de s'arrêter.
Un pavé dans la mare ? Assurément non, mais plus de 200 pages (la série comptera deux autres tomes) qui éclairent le fonctionnement du reporter dans sa recherche de la vérité, sur ses rencontres, ses implications et sa volonté d’aller au bout des choses au risque d’agacer ou de déranger. Instructif à défaut d'être indispensable.